L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P. Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté, l'obscurité calculée de d'Ossat.
La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant caresser ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de 1599 pour assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit s'évanouir tout ce que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le roi et la Rochelle s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606, p. 88) accorda aux huguenots le temple de Charenton. La belle histoire que M. Read nous a donnée de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui, à lui seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait faire en Europe.
C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition, rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait à Paris à solliciter ses procès.
Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme on l'avait cru d'abord. Le tuer ou le marier, tel avait été le dilemme en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.
Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir, entendre cela.
Le recueil de mensonges qu'on appelle Mercure français part du procès de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.
La réfutation que ce Mercure fait de la d'Escoman est bien plaisante. On ne doit pas la croire, car elle est bossue et boîteuse. On ne doit pas la croire, car elle est pauvre, et elle a un enfant à l'Hôtel-Dieu. Elle a été condamnée pour adultère, le crime universel alors. Elle a pris pour Ravaillac un autre homme. Qui l'affirme? On ne le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le Mercure est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas, «répétait de mot en mot.»
Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully. Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV (Archives curieuses, XV, 150).
Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise, Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot, ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux, écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail, je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là, je la ferai déchirer par le peuple.» Le peuple la croyait donc complice de la mort d'Henri IV. (Revue rétrospective, II, 505.)
Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se présenta aux États (p. 152, 154),—et les craintes de la reine mère, sa fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon, compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu). Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes, allait lui faire faire son procès.