La chanson si populaire de Charmante Gabrielle, la plainte amoureuse du roi sur sa cruelle départie, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non arrangé.»

L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira plus. C'est la première et charmante émotion de la paix. Parents, amis ou amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se quitter. Plus de cruelle départie, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce sourire, mêlé d'une larme, regarde encore vers le passé.

De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV, plus, deux chansons. La première est Gabrielle, ce doux rayon de la paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est Marlborough, une dérision de la guerre, une ironie innocente par laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.

Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature, et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.» C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5.

Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente. Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien plus que de réalité.

Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif, infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de corps et très-entamé. Elle, extrêmement positive, déjà replète à vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de la paix, le type et le brillant augure des sept années grasses qui devaient succéder aux maigres, mais dont à peine on vit l'aurore.

Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner, d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait mis cela en lumière: Mercœur était aux abois, la Bretagne se livrait au roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que le roi donna à Mercœur un traité inespéré pour marier deux nourrissons, son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de Mercœur. Il en est honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous êtes père, lui dit-il, et vous ne me blâmerez pas.»

Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève du commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi, toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher.

Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait). Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix, il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir, puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements.

Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants.