Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable ne paraît pas dans les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque instant. On en voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est vrai, sont fort rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette sensibilité nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des larmes, cette facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, trop fait et souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par sa mobilité. Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment fixe en lui, c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers caprices, le cœur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne tomba pas aussi bas que les satires de l'époque pourraient le faire croire. Les femmes, dit madame de Motteville, furent plus honorées alors qu'au temps de la Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.

Avec ce cœur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur et ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le roi, elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en elle une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins indirectement elle influerait sur les destinées de l'État.

Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage.

Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement, en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.

La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on se disputa le roi.

La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le dilemme se posait pour eux: Le tuer ou le marier.

Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait fait entendre à Rome que l'Édit de Nantes donné aux protestants ne serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une, je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.»

Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer, gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une Armada nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été conquérir le royaume d'Élisabeth.

L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce parti, travaillaient diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le légat romain, Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but depuis six années (De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le mariage, un mariage italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce mariage, qui eût amorti et romanisé le roi, dispensait de le tuer.

Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné. Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle croyait à elle, le protestant Sully.