Quand parut la Maison rustique, le beau Théâtre d'agriculture d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par jour.

«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully était au cœur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.

«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, Classes rurales, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»

Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan, compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de mille influences, et d'affaires et de passions; mais son cœur restait tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il gardait la même chaleur, le même amour du bien public.

«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient, quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et, remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»

CHAPITRE IX
LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR
1606-1608

Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement pendant trois années:

Celle du roi pour sauver l'Europe;

Celle de la cour pour tuer le roi.

La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures, la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées par là, et on les voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà le haut Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette situation effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord ou de l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on croyait impartial, non protestant, non catholique, mais homme et bienveillant pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait trouvée, par le fait, l'avénement du droit nouveau, du droit humain, extérieur et supérieur au principe religieux du Moyen âge.