Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du nouveau principe politique, humain, et sa parfaite indifférence à l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en restant demi-catholique.

La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.

Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette monstruosité ne laissait pas d'apparaître. Les zélés la lui imputaient et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un traître, un Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dévots aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à Dieu, s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.

Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence, le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés, les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole, n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de tourner la France contre son beau-frère.

Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien très-fragile, la vie d'un individu.

L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais l'humanité elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous. Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien un couteau de deux sous.

En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi, mirent les fers au feu.

Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire. «Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils ... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut nous joindre à l'Espagne par un double mariage, je la laisserai en doute du côté vers lequel je penche

Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.

Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully sa grande pensée, à l'Église de Saint-Jean en Grève, pendant un sermon, deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent une alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour tramer la mort du roi.