Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur commission gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien et ne fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et désespérée, et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et les Zamet, les partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc de Toscane et lui faisaient ses affaires.
Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat.
Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.
Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela? Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes.
Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que le vieux chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur, l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux. Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie.
Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le mariage italien et contre sa protectrice.
Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.
Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans l'Orient le rôle sanglant de la Rieuse (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à étrangler son fils!
La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III.
La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa sœur comme un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur.