Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III. Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les petits cabinets où il nourrissait douze enfants de chœur; car il aimait fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles fonctions; il ne recevait pas un sou, pas une buona mano, qu'il ne plaçât à l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et il s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la générosité de son cœur. Il devint un gros richard; Henri IV jouait chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire payer. Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui.

Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils.

Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine par le mariage. Il les faisait appeler César Monsieur, Alexandre Monsieur. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce titre: Baptême des enfants de France. Sully renvoya la quittance, en disant rudement: «Il n'y a pas d'enfants de France

N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les Œconomies royales. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui, l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa fraîche fleur.

Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque violente boutade, un essai d'affranchissement.

Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de ce que Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le dit lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus qu'il voulût la faire femme et reine; il l'appela une maîtresse: «J'aime mieux un tel serviteur que dix maîtresses comme vous.»

Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme. En vain.

Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.

CHAPITRE II
MORT DE GABRIELLE
1599

Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires. Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles, avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de Paris ne manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,» c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse.