Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde. Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à la tentation.
On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons catholiques font par toute la terre.»
Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera sur les imposteurs.» (De Thou.)
Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce qui se passa à la question est sous le secret de la cour.»
La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même tête, le Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soûler sa vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on avait un supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi, un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme.
Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un Salve Regina; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la damnation!»
Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés, l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations.
À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une plaie, mais gardait une âme, déclara qu'il parlerait. Le greffier, qui était là, fut bien obligé d'écrire.
Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux. Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta, n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son balcon, en rôtissaient une pièce.
Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.), qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine.