Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:
1o L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce, Concini et d'Épernon, forment le conseil secret qui dicte à la reine ce qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri IV, Villeroy, Jeannin, Sillery;
2o Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;
3o Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit. Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure amie, lui fit entendre raison;
4o Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi, il pouvait dormir en paix.
Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages, l'appelaient le pont d'amour. La reine avait eu la faiblesse d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.
L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la débâcle, Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand refuseur, Sully. À peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates. Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les voleurs.
Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande joie de l'Espagne.
Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les marchands du Temple!»
La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à l'autre, si bon, qui la supportait tant!