Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas vérifié[4]. C'était le bon seigneur vivant sur ses terres, et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent, maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus. Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit au XVe siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?

Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt sous! La mort devient un vœu dans cette misère. Mais il vaut mieux encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.

Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes. Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.

CHAPITRE XVII
DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE—L'ALCOOL ET LE TABAC
1615-1617

Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du XVIIe siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition, et on pourra mesurer le changement.

J'ai dit ailleurs (Renaissance) ce que fut la sorcière, une création du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la reprise de l'orgie païenne par un peuple qui a désespéré du christianisme. C'est une révolte nocturne de serfs contre le Dieu du prêtre et du seigneur.

Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible). Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit.

Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit abandonné de Dieu.

Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le cœur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature.

Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un berger, ton grand amour de la prairie?—Le diable prit la figure d'un veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.»