Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que tout serait fait à rebours, à l'envers.
Mais décrivons d'abord la scène.
On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde. Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y parlaient.»
Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu, étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un monsieur, ses cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.
L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela. Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes, où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église, et de son vampire féodal.
Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche, faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois.
On avait si cruellement abusé de l'idée de paternité et de divinité, que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La fraternité seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai, barbare et sensuelle, un grossier communisme.
Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle entassés dans les galetas. Les communs succédèrent, où tout était mêlé encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la mansarde, c'est-à-dire sous Louis XIV.
Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par familles, mais de les tenir réunis en une villa ou vaste métairie où un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'était cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,» qui levaient et couchaient ensemble.
L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision. Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement. Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours). L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour offrir le denier ou le plat de noces (V. Grimm et toutes les coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.