Note 1: Quelle pitié de voir Schiller poser ce spéculateur en face de Gustave-Adolphe! Waldstein est grand comme fléau, mais sa spéculation était fort simple, et la prime effroyable qu'il donna au soldat devait lui attirer tous les soldats de la terre. Gustave, le maître à tous, trop grand pour dénigrer personne, ne faisait pas cas des talents militaires de ce Waldstein. Il fit de petites choses avec des moyens énormes. Son attitude d'acteur, sa tragi-comédie de solitude dans la foule, de taciturnité, etc., fait rire le grand Gustave. Il l'appelle sans façon: Le fat (Narren)? ou peut-être le sot. Mais tout cela imprime une respectueuse terreur au pauvre dramaturge. Il copie avec une admiration bourgeoise les vieux récits allemands sur les magnificences de l'illustrissime coquin. Sa table était de cent couverts; il avait tant de carrosses. Son maître d'hôtel était de première qualité, etc.—Pauvretés pitoyables. Ce qui est pire dans le livre de Schiller, ce qui fausse l'histoire à chaque instant, c'est un déplorable effort d'impartialité entre le bien et le mal. Reproche, au reste, qu'on peut faire à plus d'un Allemand, entre autres à notre aimable, savant, ingénieux Ranke, qui nous a tant appris. Son Histoire de la papauté (je parle de l'original, et non, bien entendu, de la perfide traduction), avec tant de mérites divers, a le tort de grossir énormément beaucoup de petites choses. Rome d'abord. Dans sa pitoyable décadence, elle redevient le centre du monde. C'est comme un cadran solaire en bois de sapin qui dirait: «Le soleil tourne à cause de moi.» Mais, non, Rome ne s'y trompe pas. Elle est moins occupée des visions ambitieuses des Jésuites, ou du grand mensonge des missions, que de son piètre intérêt italien.—Les jésuites, de même, sont surfaits par Ranke. Leurs rêves d'Armada, de conquêtes d'Angleterre, etc., les montrent constamment chimériques. La dissidence de ceux d'Allemagne et de France, celle des Jésuites français entre eux, que je note dans ce volume, n'est pas propre non plus à nous faire admirer la sagesse de l'ordre. Possevin, leur rusé savantasse, me paraît, en conscience, un bien petit héros.—Les Jésuites ont une chose dont on doit tenir compte: c'est la lente et patiente préparation de la guerre de Trente ans par la captation des familles nobles et princières, par la séduction des mères et la conquête des enfants. Ils obtinrent une variété imprévue de l'espèce humaine, le bigot, vrai coup de génie, comme celui de l'horticulteur qui a trouvé la rose noire, sans parfum ni feuilles, un bâton. Ce bâton, c'est Ferdinand II. On ne savait pas bien en détail comment ils s'en servirent. L'archiviste de Vienne, Hormayer (V. les intéressants extraits d'Alfred Michiels, Siècle de 1856), nous l'a complétement révélé. Nous savons maintenant comment ces Pères, tenant en haut l'Empereur, leur terrible marionnette, purent faire en bas de la démocratie pour l'extermination du peuple. Leurs apôtres, dans le carnage de Bohême, étaient des bouchers bien pensants, de pieux laquais, de dévots tailleurs, etc. On massacrait, d'une manière intelligente, jamais dans des lieux contigus, mais éloignés les uns des autres, toujours aux moments imprévus. Cela désorientait la résistance. Chacun, abattu, inquiet, se disait cependant: «Le mal est encore loin.» Chacun croyait avoir un meilleur numéro dans cette loterie de la mort. 11,000 communes sur 30,000 périrent entièrement; les autres à moitié. Le pays offrait une profonde solitude. Les gens armés qui se hasardaient à le traverser rencontraient parfois sur le soir des paysans autour du feu, préparant leur souper, et un homme dans la marmite. Hormayer, Taschenbuch für die vaterlændische geschichte, 1836.

Voilà des gens féroces, direz-vous, mais enfin bien habiles. Attendez. Ceci n'est que le premier acte de la guerre de Trente ans, le moment du bigot. Voici venir le second acte; c'est le Marchand d'hommes, Waldstein, le spéculateur en armées. Tout échappe aux Jésuites. Ils n'avaient pas prévu cela. Les voilà étonnés, effarés, comme un hibou qui aurait couvé un vautour. Lorsque Waldstein a été éreinté par Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent force. Par grande habileté? ils n'en ont pas besoin, ayant pour eux la miraculeuse vertu d'une révolution territoriale qui offre à chacun le bien du voisin.[Retour au texte principal.]

Note 2: Nous possédons une curieuse histoire de la Loterie: Del giuco del Lotto, opera del conte Petitti di Roreto. 8o 1853, Torino. Elle commence en Italie au XIVe siècle, en Flandre en 1519, en France en 1539. L'auteur, admirateur des gouvernements protecteurs de la loterie, etc., n'en donne pas moins les faits les plus intéressants sur les résultats moraux de cette institution fiscale. En Lombardie, à Venise, les boulangers cuisent moins de pain la veille du tirage.—V. aussi Delamare, Police, Savary, Dict. du Commerce, l'Encyclopédie (par matières), le répertoire de Favart-Langlade, et Boulatignier, de la Fortune publique. Savary nous apprend que Saint-Sulpice, les Théatins, les Filles-Saint-Thomas, furent bâtis à l'aide des loteries ecclésiastiques. Le nom originaire de la loterie à Gênes est Giuco del Seminario.—Quant à l'histoire du Jeu en général, j'ai eu un moment la tentation de la faire en recueillant les textes innombrables que me fournissaient surtout les Mémoires du XVIIe siècle, le grand siècle du jeu. Gourville spécialement est ici inappréciable. Qu'il est fier! qu'il est noble! Comme il sent bien sa dignité de beau joueur, de croupier, d'homme de tripot! Son assurance impose. La vertu, la probité, la morale des petites gens, sont honteuses et baissent les yeux.[Retour au texte principal.]

Note 3: Cette parole eût dû rester présente à ceux qui admirent avec raison les monuments de la politique d'alors, mais s'en exagèrent la portée systématique, la suite, la conséquence. Nous avons fait effort dans ce volume pour faire apprécier dans son vrai caractère la volonté très-forte, mais non pas fixe, de Richelieu, et les variations fatales que lui imposèrent les événements. Mazarin va plus loin. Tout en passant sa vie à calculer son jeu, à négocier, ravauder (comme dit Retz), il attribue tous ses succès à sa bonne fortune.

Il se moquait de ceux qui se creusaient la tête pour en chercher les causes et croyaient qu'il avait des secrets, des recettes à lui. Il ne réclamait qu'un mérite, d'être heureux.

D'autre part, nous lisons dans les Mémoires de Retz, qu'un jour la reine lui disant: «Le pauvre cardinal Mazarin est bien embarrassé,» il aurait répondu: «Donnez-moi le Roi pour deux jours, vous verrez si je le serai.»

Retz a raison. Avoir le Roi en main et jouer sur cette carte, c'est dans ce temps être heureux à coup sûr, et d'avance gagner la partie. Donc il faut que l'histoire suive attentivement l'heureux joueur, n'oublie jamais l'intrigue de cour qui est alors le point principal, s'y place, regarde de là et l'administration intérieure, et la politique extérieure, s'attache au Roi, à la chambre du Roi, «aux douze pieds carrés qui, disait Richelieu, lui ont donné plus de besogne que toute l'Europe.»

Cette méthode, absurde en d'autres siècles, comme nous l'avons dit ailleurs, est au XVIIe, non-seulement la meilleure, mais la seule possible. Elle en est la boussole. Autrement on se noiera dans l'océan des actes et des paroles, dans la richesse souvent stérile des vaines négociations, des dits et contredits sans résultat, des longs efforts pour de petits effets, d'essais et d'idées avortés. Ces récits, ces écrits, ces dépêches, vous tentent trop souvent par le mérite littéraire, la forme agréable, le charme, la clarté du détail. L'ensemble n'en est pas moins obscur. On est porté à chaque instant à se méprendre et à donner aux choses une valeur propre, une portée qu'elles n'ont pas. Heureusement une éclaircie se fait du côté de la cour, un rayon du Soleil (le Roi), et l'on voit que l'œuvre compliquée, laborieuse d'en bas, n'est qu'un petit reflet capricieux de l'Olympe d'en haut.[Retour au texte principal.]

Note 4: La belle publication de M. Avenel (Lettres de Richelieu) étant peu avancée encore, c'est à lui-même que j'ai demandé des renseignements. Personne, à coup sûr, ne connaît mieux cette époque. Mais nous n'avons pas de document qui éclaircisse ce point. J'ai été réduit aux trois volumes manuscrits de la Bibliothèque, tellement insuffisants.—L'ouvrage estimable sur l'Administration de Richelieu, dont je parle dans le texte, est celui de M. Caillet. M. Caillet est savant, exact, judicieux (sauf le chapitre de l'éducation auquel je reviendrai).—Du reste, ce qui fait sentir partout les embarras financiers de Richelieu, ce sont ces licenciements de troupes au moment les plus graves, mesures absurdes si elles n'avaient été commandées par la nécessité.[Retour au texte principal.]

Note 5: Quand il la fit faire par Marillac, elle était tout à fait en harmonie avec ses actes d'alors, l'invasion de la Valteline, la reconstruction de la Sorbonne, la défense de communiquer avec le nonce, etc. En janvier 1629, il la fit recevoir au Parlement, voulant montrer encore les dents au pape, lorsqu'il allait le secourir, afin de le convaincre d'autant mieux de la nécessité de gagner un homme à la fois si utile et si redoutable, qui, dans un pli de sa robe, apportait la guerre et la paix. Le sens était: «Je maintiens l'ordonnance, prêt à la sacrifier si l'on me fait légat à vie.» Il paraît que la cour de Rome sut le leurrer un an de plus, et tirer de lui un démenti de l'ordonnance gallicane, la démarche violente contre Richer, vieux chef des gallicans. Cette démarche publique semblait river pour toujours Richelieu dans l'ultramontanisme. Rome alors se moqua de lui, croyant qu'il ne pourrait changer. Mais il changea encore en 1638, quand il lança Du Puy et son livre des Libertés gallicanes. Court moment, il est vrai. Il ne pouvait lutter sérieusement contre Rome, sans troubler la conscience d'un roi si maladif, craintif de la mort, de l'enfer.—J'insiste sur ces contradictions successives de Richelieu et aussi sur ses contradictions simultanées (par exemple, ses trois traités en sens contraires d'avril 1631, V. plus loin). Personne n'a cherché davantage à sauver l'apparence, à garder la fière attitude d'un homme tout d'une pièce et d'immuable volonté. Le fameux Testament, les longs et laborieux Mémoires, sont combinés pour cet effet. Ils réussissent à donner l'admiration et le respect du grand labeur, de l'effort soutenu d'un homme qui fait route à travers tant d'obstacles; mais ils ne trompent nullement sur la fixité de sa politique.—Les Mémoires, bien examinés, discutés et serrés de près, faiblissent spécialement en trois points essentiels: 1o ils exagèrent les forts petits succès des campagnes d'Italie, si misérables en comparaison des conquêtes du XVIe siècle. Ici, quels résultats? On secourt Casal, on prend Pignerol, on laisse périr Mantoue, et on se coule à fond dans l'opinion des Italiens. L'effet du Pas de Suse eût été grand, si l'on n'eût, sur le champ, rentré en France et bientôt licencié trente régiments.—2o Les Mémoires feraient croire que Richelieu, de bonne heure, agit sérieusement avec Gustave (ce qui est faux, il ne pensait alors qu'au Bavarois). Ils feraient croire du moins qu'il lui procura sa trêve de Pologne. Mais tout le monde y travaillait, surtout la Hollande; et le seul qui réussit, ce fut Gustave, par une victoire qui découragea les Polonais.—3o Richelieu s'efforce d'obscurcir, d'abréger, d'effacer ce qui, au fond, est le plus admirable en lui, sa lutte désespérée contre l'intrigue espagnole des deux reines.[Retour au texte principal.]