Note 6: La sécheresse des Mémoires est ici surprenante. Richelieu court comme sur du feu. Bassompierre, Brienne, Mareuil, Gaston, donnent quelques détails accessoires, extérieurs, et point du tout le fond. Nul moyen de comprendre la crise de Lyon ni la journée des dupes. Après cette journée (10 novembre 1630), on tire le rideau, on fait semblant de croire qu'elle finit tout, et l'on ne dit plus rien pendant cinq mois, sauf la fuite de Gaston et le traité de Suède. Ce traité sert de remplissage; on le place en janvier, quoiqu'il n'ait été alors que rédigé, projeté; il ne fut conclu qu'en avril. Ce silence de cinq mois, d'une demi-année presque, est évidemment convenu. C'est un mystère d'État.
Par un arrangement tacite, chacun a mieux aimé éluder, esquiver. Cela rend curieux. Mais, très-probablement, ce sont choses terribles et périlleuses.
Richelieu cependant avait la mauvaise habitude d'écrire, d'écrire toujours. Il ne rédigeait pas tous les soirs exactement, comme Mazarin, une note des faits de la journée. Il s'est fié généralement à la grosse compilation de ses Mémoires qu'il faisait faire. Mais, pour cette période si grave dont ses Mémoires parlent à peine, il ne s'est fié qu'à lui-même. Un terrible petit journal, écrit par lui, en est resté. Il a été publié en 1649.
Comment cette pièce fut-elle déterrée, publiée? Je suppose qu'au moment où Condé se brouilla avec la cour, à la fin de 1649, et se lia intimement avec l'héritier de Richelieu (en le mariant), qu'à ce moment, dis-je, Condé reçut de ce jeune duc le redoutable manuscrit de famille, et le lança dans le public par les imprimeurs hardis de la Fronde.
Son authenticité ne peut pas être contestée. 1o Quoique ce soient de simples notes sèches et brèves, parfois obscures, quand on a beaucoup lu Richelieu, il est impossible de l'y méconnaître. Les faiseurs de la Fronde eussent fait un livre piquant; mais, entre eux tous, ils eussent travaillé des années sans rien faire qui, de près ou de loin, rappelât ce terrible petit livre.—2o C'est un memento personnel, extraordinairement sérieux, d'un homme d'action qui se parle à lui seul; il est si occupé du fond, si inattentif à la forme, qu'il en oublie la grammaire; souvent il commence par la première personne, il dit je, puis il continue par la troisième, et dit le cardinal.—3o Les rapports d'espions et de gens gagnés qui lui révèlent les détails d'intérieur font penser aux pièces de police qu'on trouva au 9 thermidor chez Robespierre. Mais ce qui ajoute aux révélations qu'obtient Richelieu un caractère bien plus naïf, inimitable et impossible à feindre, ce sont les mots imprudents de la reine, ses échappées colères, ses petites bouderies, les faiblesses, les violences par lesquelles elle se perdait.—4o Non-seulement les faits dominants y sont fortement indiqués, mais on y trouve marquées de légères nuances, peu importantes pour le résultat total de l'histoire, fort importantes pour la critique qui y sent le détail vivant et le trait précis de la vérité (par exemple, la malveillance que les reines, liguées contre Richelieu, gardaient l'une pour l'autre, p. 34 de l'éd. des Archives cur., t. V).—5o Enfin, ce qui est bien plus décisif que tout détail, c'est la force avec laquelle cette pièce essentielle vient juste s'encastrer dans la lacune, et s'adapter par tous ses angles aux angles précis du lieu vide, lequel, si vous ne l'y mettez, restera comme un trou impossible à combler, et, bien plus, une énigme irrémédiablement obscure.
Maintenant la reine avorta-t-elle réellement, comme les médecins et les femmes de la reine le dirent à Richelieu, ou l'enfant vécut-il? Dans cette dernière hypothèse, il faudrait faire remonter bien plus haut le commencement de la grossesse. Cet aîné de Louis XIV aurait pu être alors le fameux Masque de fer. L'histoire de celui-ci restera probablement à jamais obscure. Des écrivains, du reste fort légers, de peu d'autorité (Delort, Madame de Campan, etc.), en ont parlé, je crois, pour l'obscurcir et pour donner le change. On en pensera ce qu'on voudra. Mais on ne me fera pas croire aisément qu'on eût pris des précautions tellement extraordinaires, qu'on eût gardé à ce point le secret (toujours transmis du roi au roi, et à nul autre) si le prisonnier n'avait été qu'un agent du duc de Mantoue! Cela est insoutenable. Si Louis XVI dit à Marie-Antoinette qu'on n'en savait rien, c'est que, la connaissant bien, il se souciait peu d'envoyer ce secret à Vienne.—Il est même douteux que, si le prisonnier eût été, comme d'autres pensent, un cadet de Louis XIV, un fils de la Reine et de Mazarin, les rois qui succédèrent eussent gardé si bien le secret; mais très-probablement l'enfant fut un aîné, et sa naissance obscurcissait la question (capitale pour eux) de savoir si Louis XIV, leur auteur, avait régné légitimement.[Retour au texte principal.]
Note 7: Joseph tenait le fil des destinées de Richelieu.—Le véritable père Joseph, de Richard, est un livre léger, fait un demi-siècle après, et qui, dans certains points, mérite peu de confiance. Cependant l'auteur écrivait d'après des manuscrits que nous n'avons plus, surtout d'après les Mémoires d'État de Joseph. Il y a nombre de faits fort vraisemblables, ailleurs obscurs et à peine indiqués, ici très-clairs et mis en pleine lumière. Au reste, quoiqu'à l'exemple de tous les biographes il donne à son héros une importance exagérée, il ne surfait pas du moins sa vertu. Richard est amusant. Il semble nous promettre de beaux secrets de la politique du temps: «on voit bien l'aiguille au cadran, dit-il; mais, si l'on voyait les roues et les ressorts cachés!» Le dessous est beau en effet. Il montre son Joseph marchant toute sa vie de trahison en trahison. Il trahit Ornano. Il décide Gaston à trahir Chalais. Il habille un jeune comte en Capucin pour aller à Bruxelles et surprendre les lettres qui mèneront Chalais à la mort. En 1632, il conseille de faire mourir Montmorency, de ne pas tenir parole à Gaston. Il trahit deux fois Richelieu, et en signant le traité de Ratisbonne (1630), et en tirant parole du roi de faire revenir sa mère, malgré le ministre (1638).
Sur tout cela, Richard le croit le grand homme du temps.—L'ouvrage n'est pas moral, mais il est curieux. Richard, qui probablement copie le plus souvent Joseph, éclaire beaucoup de choses sans le savoir, sans soupçonner la portée de ce qu'il dit. On suit très-bien chez lui la lutte discrète, la haine cachée des deux grands amis l'un pour l'autre, la duplicité de Joseph, qui, comme ministre de Richelieu, conseille des choses violentes et hasardeuses, mais qui, en dessous, travaille souvent le roi en sens contraire, qui parle pour et contre Gaston, pour et contre Marie de Médicis, etc.[Retour au texte principal.]
Note 8: C'était ici le lieu d'en parler; mais j'ai dû à ce grand homme le respect de commencer par lui mes Éclaircissements. Je ne pouvais d'ailleurs, dans une histoire de France, l'envisager que de profil. La vieille histoire d'Arkenholz, sortie des pièces et des récits originaux, est toujours excellente. Elle nous a sauvé beaucoup de pièces importantes qui, je crois, n'existent plus ailleurs. Je parle de celles qui racontent la mort de Gustave, le sac de Magdebourg, etc.[Retour au texte principal.]
Note 9: Un récit curieux et inédit de cet événement est celui que l'abbé Fontana écrit à monseigneur Panzirole la même année 1634. Il l'appelle Valestayn. Mais le célèbre général signait lui-même Waldstein.—Il y donne d'abord la version officielle des impériaux, avec des circonstances nouvelles, puis il ajoute: «Plusieurs répandent que la trahison de Waldstein n'est point avérée; que ce sont ses ennemis, les Espagnols et Bavière (sans doute le duc de Bavière), qui ont tout fait pour le faire paraître coupable.» (Extraits des Archives du Vatican, conservés à nos Archives de France, carton L, 386.)[Retour au texte principal.]