Note 10: Richelieu doit être jugé relativement aux difficultés infinies de sa position. La dévotion du roi, ses ménagements pour Rome, l'espoir de devenir légat, lièrent le ministre aux Jésuites, et l'empêchèrent d'être ce que la fierté de son génie l'aurait fait être, un gallican, un sorboniste (lui, fondateur de la Sorbonne nouvelle). Ce qui étonne le plus, c'est que dans sa politique et son intérieur même, il les subit par l'ascendant croissant d'un homme affilié à la Société, d'un sot fieffé, dangereux, haineux, venimeux, mais le scribe des scribes et d'un travail énorme: Sublet du Noyer. Richelieu le fit, en 1633, secrétaire d'État de la guerre, le chargea fort imprudemment d'inspecter nos places en 1636, crut aux rapports de l'ignorant, ce qui nous valut l'invasion et les faciles succès de l'ennemi qui vint presque à Paris. Cette bévue, qui devait le faire chasser, fut au contraire récompensée. Il fut chargé de fortifier des places, de diriger des siéges, d'organiser la marine: il eut la surintendance des bâtiments et manufactures, la surveillance de l'imprimerie royale, etc. Richelieu, accablé, malade, ne s'occupait plus que de l'extérieur, et bien plus encore des complots dont il était environné. Sublet régna, à tort et à travers; il a laissé partout des marques de son génie, l'érection des églises jésuites à pots de fleurs, la destruction des œuvres les plus hautes de la Renaissance, spécialement de la sublime Léda de Michel-Ange, l'unique tableau qu'il eût peint à l'huile, qui était à Fontainebleau. Cet animal, chargé de recevoir le Poussin que Richelieu appelait de Rome et logeait aux Tuileries, eut l'impertinence de lui tailler la besogne, exigeant qu'il lui fît tant de chefs-d'œuvre par mois. Le Poussin se sauva à Rome.—L'attraction des sots pour les sots rendait Sublet très-cher au roi. Ils disaient leur rosaire ensemble. Cela enhardit fort le petit homme, si bien qu'en dessous il commençait tout doucement à trahir le roi pour la reine, croyant être par elle archevêque de Paris. Le mourant le mit à la porte. Et la reine, une fois régente, ne se souvint plus de Sublet, qui prit la chose à cœur, et, comme le pauvre père Joseph, creva d'ambition rentrée (1645).[Retour au texte principal.]

Note 11: Ici, et plus haut, je suis la Vie anonyme de madame de Hautefort, publiée par M. Cousin.—On lui a très-amèrement et très-justement reproché son culte pour les Chevreuse, les Longueville, etc. Il est triste, en effet, de voir cet ancien et illustre maître, éloquent initiateur de la jeunesse au stoïcisme de Kant et de Fichte, de le voir, dis-je, aux genoux de ces coureuses dont les intrigues noyèrent la France de sang. Elles avaient de l'esprit, je le veux bien. Qui n'en avait? Elles parlaient à merveille. «Celui qui parlerait mal à la cour, dit La Bruyère, aurait le mérite d'un savant dans les langues étrangères.»—Avec tout cela, M. Cousin a publié des textes inédits dont on doit profiter, révélé des faits curieux. On ne connaissait bien ni madame de Hautefort, ni mademoiselle Lafayette, ni même la reine Anne. La fameuse affaire du Val-de-Grâce n'était pas bien éclaircie. On sait maintenant (Chevreuse, p. 52) que, le jour de l'Assomption, la reine communia et jura par l'Eucharistie qu'elle avait dans l'estomac, qu'elle n'avait pas correspondu avec l'Espagne. Puis elle avoua qu'elle avait menti et qu'elle s'était parjurée, qu'elle avait averti son frère de l'envoi d'un espion français en Espagne, et des traités que l'Angleterre et le duc de Lorraine allaient faire avec la France pour que l'Espagne pût les empêcher.

Partout ailleurs, la partialité de M. Cousin pour la galante reine est bien naïve. Il doute du succès de Buckingham auprès d'elle. Et pourquoi? Parce que Tallemant n'en a rien dit (il a omis bien d'autres choses), parce que la Rochefoucauld n'en a rien dit. Mais la Rochefoucauld, le chevalier personnel de la reine, si dévoué, qu'elle voulait se faire enlever par lui à Bruxelles, n'avait garde de parler d'une telle aventure. Retz, qui la conte, la tenait de la meilleure source, de la Chevreuse, de celle même qui livra la reine à Buckingham dans le jardin du Louvre.—M. Cousin, dans un autre passage (Hautefort, p. 28, etc.), dénature les faits et les obscurcit par une simple intervention chronologique. Il parle de la retraite de Lafayette, de la grossesse de la reine, de la naissance de Louis XIV (1638) avant de parler du danger de la reine, de l'affaire du Val-de-Grâce, de l'expulsion de Caussin, etc. C'est placer les causes après les effets. On n'y comprend plus rien. Dès que l'on rétablit les dates dans leur ordre sévère, la clarté reparaît. C'est parce qu'en 1637 elle se crut perdue par deux fois (en août au Val-de-Grâce, et le 9 décembre par l'échec de Caussin), c'est pour cela qu'on fit le 9 la tentative extrême. Sa grossesse, qui date de cette nuit, fit son salut et lui donna quinze ans de règne.—Une chose singulière, et qu'on peut vérifier à Westminster sur l'effigie de Buckingham, c'est que Louis XIV ressemblait (un peu lourdement, il est vrai) à ce bel Anglais, mort dix ans avant sa naissance. Dira-t-on que la reine, qui toute sa vie garda ce souvenir, l'eut présent à l'esprit au moment de la conception? Du reste, si elle fut enceinte en 1628 du fait de Buckingham, comme elle le craignit (V. Retz), il ne serait pas étonnant que l'enfant de 1638 lui eût ressemblé. Le premier amant (dit M. Lucas, Hérédité) détermine souvent le type des enfants futurs qui naîtront de ses successeurs.[Retour au texte principal.]

Note 12: Louis XIV naîtra le 5 septembre 1638. Anne d'Autriche a-t-elle conçu le 5 décembre 1637? Non. Les mois n'ont pas tous trente jours. Il faut ajouter six jours pour les six mois qui ont trente et un jours; mais, comme le mois de février n'en a que 28, il faut ôter deux de ces six jours, c'est-à-dire n'en ajouter que quatre au calcul total.—Donc, en ajoutant au 5 décembre quatre jours, on obtient le 9 décembre, la veille de l'exil du Jésuite Caussin, le jour même où Richelieu lui fit prononcer son exil, et où la reine, ayant échoué dans cette dernière intrigue, n'eut plus de salut que dans une grossesse.[Retour au texte principal.]

Note 13: Les tableaux de l'administration de Richelieu, que nous trouvons dans les ouvrages généraux de MM. Avenel (Introd.), Chéruel, Bailly, Doniol, Dareste, etc., ne pouvaient être que sommaires. Pour la première fois, les faits, les dates, ont été réunis et donnés au complet avec de nombreuses citations des actes, dans l'ouvrage spécial de M. Caillet. Je l'ai eu constamment sous les yeux, en écrivant ce chapitre. On y suit à merveille les tergiversations et les contradictions de Richelieu, et pour la levée de l'impôt (par élus, par trésoriers, par intendants), et pour ses tentatives de faire aider l'État par le clergé. M. Caillet ne tire aucune conclusion. Celle qui ressort des faits, c'est que, Richelieu étant définitivement repoussé, et le clergé (le grand propriétaire de France) ne donnant rien qu'un don gratuit minime, ni l'État, ni la Charité, ne pourront se constituer. Richelieu mourra à la peine, Vincent de Paul fera très-peu de chose (six cent mille livres en six années pour des millions d'affamés). Puis, va venir Colbert qui mourra à la peine. L'État s'enfonce dans la mendicité. La bureaucratie progresse dans l'extermination du peuple. Mais, ce n'est pas assez. C'est quand la terre elle-même semble exterminée et ne produit plus, qu'arrive par les grandes famines la Révolution de 89.—Sur les révoltes des va-nu-pieds de Normandie, des croquants de Guyenne, voyez les textes intéressants réunis par M. Bonnemère, Histoire des paysans. Gassion, qui extermina les premiers, ne put s'empêcher d'admirer leur valeur héroïque. Voir aussi l'importante Histoire du Parlement de Normandie, par M. Floquet, et spécialement son Diaire du voyage du chancelier Séguier, à Rouen.[Retour au texte principal.]

Note 14: Et cependant il ne suit pas leur plan d'études dans son collége. On disait, et on dit encore, qu'ils enseignaient les sciences aussi bien que les langues. Les langues, c'est-à-dire le latin (peu ou point de grec), s'enseignaient en six classes et au moins en six ans; et, dans une seule, entre la rhétorique et la théologie, ils enseignaient un peu de philosophie, de mathématiques et de physique. Le plan que Richelieu traça pour son collége modèle de Richelieu diffère essentiellement, en ce qu'à chaque classe et chaque année, de la sixième à la philosophie, les sciences sont toujours enseignées et en français. À la classe du matin, quand l'attention des enfants est neuve et fraîche encore, on leur enseigne l'histoire, la géographie, la physique, la géométrie, la musique, la mécanique, l'optique, l'astronomie, la politique et la métaphysique. À la classe du soir, ils se délassent par les poètes et les orateurs, les auteurs épistolaires, les livres de dialogues, la prosodie et la grammaire. Enseignement tout à fait différent de celui des Jésuites; celui de Richelieu y donne la grande part, plus de la moitié, aux sciences, qui, dans les colléges de La Flèche ou de Clermont, n'entraient au total que pour un douzième.

L'originalité réelle de leur collége de Clermont (rue Saint-Jacques) était surtout en ceci, qu'il y avait à peu près autant de maîtres que d'élèves, trois cents Jésuites, profès ou aspirants, pour quatre cents écoliers. Je parle des écoliers internes seulement, des seuls auxquels on fît attention, et qui étaient les enfants des plus grandes familles. La mécanique de leurs colléges était très-forte, en ce sens que le même professeur suivait l'enfant de classe en classe, le prenait en sixième et le menait en rhétorique. L'élève maltraité ne pouvait dire: «Dans un an, je suis quitte de ce professeur.» S'il déplaisait malheureusement, si son maître le prenait en grippe, on le fouettait six ans de suite. Cela rendait peureux, flatteur; on craignait extrêmement un maître à perpétuité. Les enfants pauvres, les boursiers, sous cette perspective, et suivis ainsi de la verge, devaient travailler ou périr. La vieille Université de Paris, qui fouettait tant, reproche cependant aux Jésuites de ne fouetter que les pauvres, ces malheureux boursiers, tenus au collége par leur subsistance.

«Voilà qui est bien dur, diront les mères. Et comment tant de grandes dames confiaient-elles à ces terribles Pères leur douce progéniture?» Rassurez-vous. Autant leur mécanique, vue par là, était dure, autant, d'un autre côté, elle était douce. Tous les Jésuites n'étaient pas professeurs, beaucoup étaient amis. L'amitié était une position, un métier, une profession spéciale. Parmi ces Jésuites non enseignants, mais amateurs, qui causaient, conseillaient, observaient, se promenaient, faisaient de la littérature, l'enfant pouvait se choisir un ami. Quoi de plus rassurant pour la pauvre mère qui amenait son nourrisson et s'en allait en larmes, que de le confier à ce bon Père qui en faisait son pupille, se chargeait de le recommander, d'intervenir pour lui, d'adoucir le pédant, de sauver un enfant si tendre! «N'ayez pas peur, madame. Tout cela est pour nos boursiers, des enfants rudes qui ne vont que par là... Mais ce beau cher petit seigneur! j'en réponds, et rassurez-vous,» disait le Père.—Un père? bien mieux, une mère tendre qui partageait ses jeux mieux que n'eût fait sa mère, l'aidait dans son devoir, le menait au jardin, et cueillait avec lui des fleurs. Inutile de dire que cet homme charmant devenait pour l'enfant un confident aimé, indispensable; l'écolier le cherchait, dès qu'il était libre, lui disait toutes ses pensées. L'ami savait le fond du fond, dix fois plus que le confesseur. Il renseignait parfaitement la Compagnie, et sur l'enfant, ses qualités, ses vices, ses tendances, son caractère, et sur tout ce que l'enfant pouvait savoir ou entrevoir des secrets de sa famille. Le connaissant à ce point-là, il avait sur lui les plus fortes prises, s'en emparait de plus en plus. Tellement, qu'au grand étonnement de la mère, quand elle venait voir son enfant, il était froid, rêveur, distrait, visiblement ennuyé d'elle, et fort impatient d'aller jouer avec son ami. Mais on jouait bien moins qu'on ne causait. Les Jésuites étaient fort caillettes, commères intarissables, aussi bavards que curieux.—Il y avait, en cette institution, du bien, du mal. Sans nul doute, la société douce et bonne d'un homme d'esprit peut affiner bien vite; c'est ce qu'il y a de plus fort pour mûrir en serre chaude et donner de prompts résultats. La concurrence était extrême et poussée par tous les moyens. On faisait de petits parleurs, des académiciens de douze ans, et des acteurs de treize pour les comédies de collége.

Voilà le bien, si c'en est un. Le mal était ceci: Dans l'éducation ordinaire, un même homme étant obligé d'alterner la rigueur et l'indulgence, cumulant les deux rôles de Grâce et de Justice, neutralise par l'une les effets de l'autre; il influe moins comme homme que comme doctrine et ne prend d'autorité que celle de la raison. Mais ici, l'homme de la Grâce n'ayant point à sévir jamais, étant toujours un camarade aimable, un aide utile, un protecteur surtout, défendant l'enfant de la peur, infailliblement gagnait tout le cœur de la petite créature. Ce qui en advenait, on le sait trop.

Si des résultats moraux et de l'éducation nous passons à l'instruction, examinons quelle était la valeur réelle de leur enseignement. On le devine par leurs très-médiocres commentaires sur les auteurs anciens. Grande chute! quand on arrive là en sortant de la vigoureuse et mâle érudition du XVIe siècle, qui retrouva parfois l'âme même de l'Antiquité. À qui fera-t-on croire que de plats écrivains, grotesques et ridicules, comme ils furent généralement, ont pu être de vrais interprètes du noble génie antique? Cent ans avant Pascal, Rabelais note d'un trait vigoureux l'aurore de cette belle littérature (la Savatte de pénitence, la Pantouffle d'humilité, etc.). Elle fleurit de plus en plus. N'inventant plus rien, on édite, on ramasse, on balaye, on compile. Les gros recueils commencent avec je ne sais combien de mauvais livres de classe. Dans ces catacombes de l'ennui, l'on recueille religieusement tout l'inutile, le detritus et le caput mortuum. À côté fourmille, frétille la fausse vie plus morte encore, les épigrammes galantes, la dévotion en madrigal, etc. Pour écarter les sottises honteuses et ne parler que des choses fades, qui peut lire sans nausée une seule page du livre capital et triomphant de la Société, si somptueusement édité, l'Imago primi sæculi Societatis Jesu, 1640?—Mariana confesse que son ordre est très-corrompu. Eh bien, la corruption morale se réfléchit dans celle du goût. Leurs doctrines et leurs mœurs firent leur littérature, et celle-ci qui subsiste, témoigne contre leur enseignement. M. Caillet a tort de suivre ici, les yeux fermés, M. Émond, dans son Histoire du Collége Louis-le-Grand. Il a tort aussi (p. 412) de révoquer en doute l'assertion de l'Université: «que les Jésuites traitaient mal les boursiers, les écoliers pauvres (Mss. de la Bibl. Mazarine). Cela paraît bien vraisemblable quand on lit dans Ranke (Papauté) l'expresse recommandation du légat de mieux traiter les écoliers nobles et riches.[Retour au texte principal.]