Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée, autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut, trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous; Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du parlement qui tiendraient les Grands jours dans les provinces du centre.

Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen âge était revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. Là, un joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se passait toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son fils, enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.

Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il peut être de ses œuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait parfois moitié de la dot.

Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.

Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.

Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais, Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose dans les montagnes du Midi (Vélay, etc.).

Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.

Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le peuple s'était fait de ces Grands jours un rêve merveilleux, fantastique, apocalyptique, un vrai Jugement dernier, où les grands seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon cœur, offraient de protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux Grands jours.» Le noble le ramassa.

Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles, beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont se dévouèrent pour cette bonne œuvre. La scène est jolie dans Fléchier. Les chats fourrés n'y sont occupés que de galanterie. Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à Paris.

«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur les nobles fut si peu sérieux, que tel des plus coupables, chargé de crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint lieutenant général des armées du roi.