L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du XVIe siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des seigneurs. Ils vivaient aux belles ruelles, siégeaient peu (encore en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.
Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission. L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie. Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore! si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait. Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment, et Machault le condamne à mort. (V. S.-Simon, et le Journal d'Ormesson, dans Chéruel, II, 145.)
Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne gagnait guère.
Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents des juges mêmes et des financiers.
Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs, les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les évêques, c'était d'agir contre les protestants.
Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce moment, il commençait l'œuvre énorme de sa Marine, une improvisation subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la joie qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la confusion qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, des huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête (26 juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera point de forçats.
CHAPITRE VI
LE MISANTHROPE—LE ROI DÉFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE
1662-1666
Dans cette même année 1665, où les Grands jours marquèrent l'apogée de son énergie, Colbert retomba rudement. L'Assemblée du clergé qui reste onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculés d'une furieuse douleur, des soupirs de colère, des larmes menaçantes. Le clergé pleure d'abord sur les enfants rendus aux protestants. Il pleure les prêtres condamnés aux Grands jours par des laïques, exécutés (pour meurtres). Douleur économique qui lui permet de garder son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui cède, pour avoir quelque chose. Il abandonne la réforme du clergé, qu'avaient demandée les Grands jours. Défense aux juges laïques d'intervenir dans les affaires de prêtres, l'Église juge l'Église; cette maxime du Moyen âge n'est pas expressément écrite, mais elle est pratiquée. Le monde saint est désormais fermé. Une décence admirable couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce siècle.
Autre concession, immense, contre les protestants. Une déclaration royale convertit en lois générales tous les arrêts locaux rendus contre eux depuis dix ans.
En vain l'électeur de Brandebourg s'intéressa pour eux. En vain Colbert voulait les ménager dans l'intérêt de ses créations industrielles. Le roi donna de bonnes paroles à l'électeur. Et, pour Colbert, s'il put les protéger dans le haut commerce et la grande fabrique, il ne put empêcher qu'on ne les exclût de tous les petits métiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingères de Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les faisaient mourir de faim.