Le clergé avait dit, quant aux enfants enlevés, qu'il n'obéirait point au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de le faire, il ameutait son peuple de dévotes, ses mendiants, ses marchands, etc.

Les malades protestants, au lit de mort, étaient assaillis par les moines. Pour arrêter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le curé dut attendre à la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi, demandait au malade dans quelle foi il voulait mourir. Scène cruelle et souvent meurtrière; cette entrée solennelle de l'homme de la loi saisissait les malades; tel qui eût résisté au prêtre cédait au juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait désespéré, malgré lui catholique par autorité de justice.

La reine mère meurt en janvier 1666, en laissant à son fils une dernière prière, celle d'exterminer l'hérésie. Le roi était bon fils; il avait par moments blessé pourtant sa mère; d'autant plus dut-il prendre à cœur cette dernière parole par laquelle elle crut expier les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il désirait lui-même. L'extinction de l'hérésie en France, en Europe, l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion de l'Angleterre (sans doute à main armée), c'était l'ambition naturelle du chef du monde catholique, de l'héritier futur des rois d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.

Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en réjouissait. Deux hommes seuls, à ce moment, les plus grands à coup sûr, Colbert, Molière, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premières plaintes sur l'excès des dépenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfants. Triste aveu de l'état du pays, sous une prospérité factice.

Le grand esprit du siècle, celui qui, jour par jour, en écrit la formule, Molière, comme s'il lisait la France au sourcil froncé de Colbert, donne cette année le Misanthrope. Une pièce infiniment hardie (plus que Tartufe peut-être et plus que Don Juan). Car, si Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Célimène. Mais qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi?

Le Misanthrope fut joué chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru qu'elle mourrait presque avec la reine mère. La cabale avait imprimé en Hollande les Amours de Madame et du comte de Guiche. On stimulait Monsieur; tantôt il la persécutait pour qu'elle le protégeât auprès du roi et qu'elle lui obtînt le Languedoc; tantôt il faisait le jaloux à froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevât de dépit. Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux. Monsieur, le même jour, partit avec son monde, gaiement et à grand bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il était très-flottant en cette année (1666). Cependant la Vallière, acceptée de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours; elle redevint enceinte.

Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque Molière osa lui donner cette fête, une pièce d'opposition hardie, où il a mis son cœur autant que dans l'École des femmes. Il y mêle la cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude Arsinoé (la vraie sœur de Tartufe) est évidemment de la pieuse cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur d'Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C'est ce qui amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses amis mêmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y étaient et firent rire. «Le grand flandrin,» qui perd le temps, etc., fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce pour lui. Molière n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait à ce passage. Molière aussi; au fond, le trait était favorable à Madame; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du héros de ce tout romanesque amour.

Le roi, à la mort de sa mère, avait quitté Paris, vivait à Saint-Germain ou à Fontainebleau, en attendant qu'il se fît un palais. Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse création de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard d'aujourd'hui, dit justement M. Clément). Pour retenir le roi, Colbert se fait maçon. Il rebâtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il écrit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain. Vers 1670 s'arrêtent les travaux de Paris; Versailles dès lors absorbe tout.

Paris parlementaire, Paris dévot, Paris railleur, Paris plein de cabales, tous ces Paris divers étaient insupportables au roi. Toute la bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rébellion visible, devant le costume de la cour, historié de cent couleurs, pomponné de rubans, dentelles, surchargé du chapeau à plumes, et grotesquement léonin par la vaste crinière dont le courtisan pare son chef. Ces perruques, naguère destinées à symboliser la sagesse des magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une large et majestueuse base, elles étonnent sur la tête légère du blondin à la mode, dont la jambe (un peu sèche) offre un bien léger piédestal à l'ébouriffant édifice. Merveilleuse pyramide, large d'en haut, maigre d'en bas, qui, d'après toute loi mécanique, devrait faire la culbute et marcher sur la tête. Mais tout est miracle en ce règne.

L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgré les Espagnols. Puis, peu à peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris seul s'endurcit et rit. Ville irrévérencieuse. Toujours on y verra des ruelles critiques chez Ninon (déjà mûre), chez la toute jeune Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine). Un très-mauvais esprit s'entretient là par les Chapelle, plus tard par les Chaulieu, la société impie du Temple.