Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la Franche-Comté, la duègne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de Compiègne. On choisit pour Mercure l'agent le plus sérieux. Le grand Condé, gouverneur de Bourgogne, dès longtemps en demi-disgrâce, sans emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui tenait sa femme au cachot (et l'y tint même après sa mort), était le dernier à coup sûr dont on eût attendu une joyeuse espièglerie. La farce fut d'autant meilleure. Il menaça le gouverneur de la Comté, comme s'il n'eût voulu qu'en tirer de l'argent. En même temps, on achetait son bras droit et son confident, un abbé de Watteville, qu'il avait envoyé aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon prêtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat), avait passé aux Turcs, s'était fait Turc, puis, gracié et revenu, il convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevêché de Besançon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il était chargé d'éveiller. Sûr de ne rencontrer personne, Condé avec quelque mille hommes marche vers la frontière. Tout est prêt, le roi peut venir. Il part de Saint-Germain (2 février 1668).
Superbe fut la mise en scène, et le décorateur Lebrun, dans ses emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus réussi. Qu'on se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant par les frimas, défiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout cède, que dis-je? il est encore en route, et déjà à Dijon, on lui apporte les clefs de Besançon. Dôle essaye de tenir. Le roi menace de tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la Franche-Comté.
Superbe tour d'escamotage. Tous furent éblouis, et le roi lui-même. Ce n'étaient pas seulement les trente-six villes conquises, des châteaux innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Condé subordonné et guidé par le roi, comme Turenne l'avait été en Flandre. Tout était dû à sa fortune, à ses victorieux auspices, à son heureux génie. Ils l'avouaient. Les savants mêmes, les poètes que Colbert lui payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui s'inspirait-il! de lui. Il était le héros et il était la muse. Despréaux n'eût rimé sans lui. Molière, son domestique, vivait du roi, ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scènes, et n'y était que pour la mise en œuvre.
Puissance créatrice! un monde, une France nouvelle naissait de la pensée du roi. Le roi voulait, et Colbert écrivait. Son ouvrier Colbert, son commis, son bœuf de labour, le secrétaire de son génie, venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conçu en se jouant, une construction énorme, inouïe, de fantastique grandeur.
En cette création multiple, tout se trouve à la fois. Les lois, les instruments des lois, les choses avec les hommes, administration, industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine à faire marcher tout (bien ou mal?), la bureaucratie.
Les lois (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe siècle qui a tout préparé, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et l'Ordonnance criminelle.
Les voies de communication. Le grand système de nos routes royales est commencé. La merveille du canal des deux mers est trouvée par Riquet, et en dix ans exécutée. Les douanes intérieures de province à province sont supprimées, au moins pour la moitié de la France.
Nos colonies rachetées aux particuliers qui s'en étaient faits souverains. Des compagnies de commerce créées. Hors une seule, ces compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.
La marine se fait par enchantement. En quatre années, 70 bâtiments; en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'État. Cette France obéissante, en 1668, subit le régime des classes, où le roi déclare siens tous les matelots, pouvant les sommer à toute heure de quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre des bâtiments de guerre.
Et, à côté de l'armée maritime, surgit de terre l'armée industrielle. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France agricole.