Quelle sera cette création? À son premier essor (1664), on la croirait républicaine. Colbert dans chaque ville veut que les négociants élisent, envoient deux députés qui apportent leurs observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jugé par un comité de trois négociants et trois fermiers généraux.
De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais, anglais, permettent aux nôtres d'essayer ces grandes fabrications. Ces droits doublés, en 1667, fermant tout à coup le pays aux produits étrangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fébrile à l'industrie française. En 1669, la laine occupe 44,000 métiers. Lyon tout à coup devient énorme, exporte des soieries pour 50 millions. Des fortunes subites se font ici et là. Que sera-ce, quand l'industrie aura gagné partout? quand la France, maîtresse des mers, ayant succédé à l'Espagne, converti, brisé l'Angleterre, à la barbe du Hollandais, exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort, Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui la fit jadis, le hareng saur et la morue.
Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fièvre qui tenaient les plus fortes têtes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la guerre, le jeune Louvois, face rouge et tête de feu, plus violent encore que Colbert (et de famille apoplectique), brûlait de lancer sur l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on opposât, répondait de passer dessus.
Quand Charles-Quint, après Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains François Ier et les chefs protestants, il méprisa l'Europe et eut envie de l'empire turc. Quand Philippe II, après Lépante, voulut conquérir l'Angleterre, il trouva que c'était chose trop simple, voulut conquérir la Baltique d'où partiraient ses flottes. Tel et plus fier encore fut Louis XIV après cette surprise de deux provinces, conquérant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans qui suivent, on le voit désirer, embrasser je ne sais combien de choses immenses et les plus divergentes:
1o La succession d'Espagne. Il en veut au moins le meilleur, le moins usé, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne à Léopold;
2o L'élection d'Allemagne. Ce Léopold tout jeune, moins âgé que lui de quatre ans, le roi prétend lui succéder, et il va tout à l'heure acheter la voix de la Bavière pour la future élection;
3o L'empire turc se conduit mal à notre égard, et trouve mauvais que nos Français, en Hongrie, à Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses îles peut-être, du chemin de Constantinople;
4o Mais plus près, les vrais mécréants, ce sont les protestants. Donc, à eux la première croisade. Toute la question est de savoir s'il faut d'abord convertir l'Angleterre à main armée ou frapper la Hollande.
Pour résumer, le roi, monté comme à la pointe de cette création immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre à ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il se devait au monde, et, de ce qu'il était roi de France, il ne s'ensuivait qu'il dût refuser le bienfait de son gouvernement à tant d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa médaille, où, sous son emblème, un soleil, on lit: «Un pour plusieurs (royaumes).»
Le roi rentrait à Saint-Germain dans ces hautes pensées, quand l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela la Triple alliance, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II l'avait lâché. Il avait eu la main forcée par l'élan de l'Angleterre qui se joignait aux Hollandais.