Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand, ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000 alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.
Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre. Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes, coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées, prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations alternatives, qui peuvent toujours continuer.—De plus (Vauban y songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves, éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés ensuite et dévorés par les démons!
Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de soldats (1675).
Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.
Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent. Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement, est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).
Elle engraissait, cette belle, à l'instar du gros crevé (sobriquet de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie (Madame, I, 357).
La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux, du peuple maigre. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance, portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers 1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier donnent moitié de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage, en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.
Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma tout,—puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus, roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se fermant l'avenir.
Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme, Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en exigeant son mariage avec une fille d'York.
La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en nombre. Tout le monde a admiré cette mathématique sublime de la tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef. L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.