Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne, avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert par son fils (lui ayant donné sa sœur pour maîtresse). Elle faisait marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux, elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.
Et Vivonne fut mis le huitième.
En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance. C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable. Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676). Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée, l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour faire l'effort d'écrire son remercîment.
Le roi avait assez du frère et de la sœur, d'une femme insolente, d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663, son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie, fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669, la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes, comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le cœur du roi. Elles la saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.
L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique, mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence qu'elle eut sur les enfants.
Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte, manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans l'appui du parti dévot.
Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674, l'année même où il eut la première humiliation de changer sa politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000 livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.
Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste. L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive, autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680, prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674, avait paru à Rome la Guide, de Molinos, chaudement approuvée des censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant plus adorée?
Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout, pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait, et se chargèrent de l'exploiter.
Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et s'intitulaient Filles du Cœur de Jésus. Cependant, il ne venait pas. L'adoration du cœur (mais du cœur de Marie) avait surgi en Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui permit de baiser les plaies de son cœur sanglant.