Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela, elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse, femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux. (V. le père Galiffet, etc.)

Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas. S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte du vrai cœur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de lui-même Jésus viendra mêler son cœur au vôtre.

Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du cœur matériel et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Cœur.

Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré cœur devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur, le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que, s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.

Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles, devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué, faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé. On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray, près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son cœur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce contact brûlant.

C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.

C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés, vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement. Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône.

Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire. Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à la cour?—Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler, et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.—On posa le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du régent; il l'appelait madame Satan, et l'Europe la Fille du Jubilé.

Un autre enfant de cette année, c'est Phèdre, ce chef-d'œuvre où Racine a creusé le mystère d'un cœur qui hait et veut le crime, remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.

Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne vissent plus leurs parents à la grille.