En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgré cette grande différence d'âge (de près de trente ans), on comprend l'avantage que les Jésuites purent tirer de la chose. Les risées sournoises qu'ils firent du contraste des deux procès, de la grande lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne dirent pas en face de Bossuet le mot méchant qu'on cite, mais le dirent par derrière: «M. de Meaux n'est ni janséniste, ni moliniste; il est Mauléoniste.»

Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir ces insinuations. Elles expliquent peut-être pourquoi il se dispensa de reconnaître l'obligation qu'il avait à Bossuet pour l'éducation de son fils, le laissa simple évêque, tandis que le jeune précepteur de son petit-fils, Fénelon, quoique peu agréable au roi, eut l'archevêché de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.

CHAPITRE XVIII
MADAME DE MAINTENON—EXÉCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.—MORT DE COLBERT.
1683

Le roi, en 1683, fut doublement émancipé,—veuf,—et soulagé de Colbert.

Il lui pesait, le forçait de compter, parlait toujours d'équilibrer les dépenses et les recettes. Dans son long ministère de vingt années, il avait passé par deux phases: la première, où il essaya de subsister du revenu; la seconde, où traîné, forcé, il emprunta et mangea l'avenir. Nous avons vu ce moment décisif où le roi lui signifia qu'on pouvait se passer de lui (1671).

À la paix de Nimègue, où sa plus chère idée fut sacrifiée, il espérait du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dépense.—Il allége un moment l'impôt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le roi en dépense 100.—Plus d'espoir désormais, et nul moyen de s'arrêter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus aller, c'est celui que Colbert, après tant d'efforts, d'espoir trompé, dit à son tour: «On ne peut plus aller.»

Entre lui et le roi, la lutte était sur toute chose; en bâtiments, il condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels protestants.—Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surchargé de cinq ministères, il emportait la monarchie. À la fatigue, le roi ajouta les dégoûts. Colbert revint malade; on put prévoir sa mort.

L'autre année, autre coup. Le répit des dragonnades, qu'il obtint le 10 mai, est violemment démenti par le roi (4 juillet). La balance, décidément, incline vers Louvois.—Quel poids nouveau s'y joint? l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 août).

Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et fatigant voyage. Elle était replète, toute ronde, fort molle. Au retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait expirée et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la prit par le bras, lui dit: «Le roi a besoin de vous.» Et il la poussa chez le roi. À l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La dauphine voulait être en tiers. Pour la consigner, on lui envoya Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignât sa grossesse. Les médecins, à l'appui de cet ordre, la saignèrent et la tinrent au lit.

Ainsi, tête-à-tête absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant. Mais il l'en dispensa. Après deux ou trois jours, il l'emmena à Fontainebleau, la plaisantant sur cet excès de douleur. La dauphine s'y traîna. Trop tard. La place était prise. Le grand appartement de la reine, qui lui revenait, était déjà occupé. Une autre, au bout de cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thérèse oubliée.