Pas un mot là-dessus dans aucun historien. Les nôtres baissent les yeux devant ce mépris des convenances. Les ennemis eux-mêmes, les satiriques de Hollande, ne relèvent pas le scandale.

Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu, à la fameuse nuit de Compiègne (1668), braver, non la décence seulement, mais l'étiquette, et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubilé, devant des dames vénérables, faire l'éclipse hardie dont la Montespan fut enceinte. Nul ménagement, nul délai. La tradition convenue sur la délicatesse de ce temps est entièrement démentie par les faits. Les misères de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour) n'observaient nul mystère. Les besoins physiques s'étalent avec une complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort embarrassée de cette liberté étrange où l'on ne cache nul acte de nature.

Le jeûne et la saignée répétée quatre fois par an ne suffisaient pas à contenir les moines dans le célibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que Louis XIV, à force de sobriété, put changer de vie tout à coup, rester deux ans dans un austère veuvage? Je vois au contraire chez ses médecins, que, dans ces deux années, il était devenu encore plus grand mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur.

Madame de Maintenon était fort troublée, dit sa nièce. Elle avait des vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que fût le respect, ne pouvait se méprendre sur sa situation. Si elle ne se fût dévouée, madame de Montespan et l'adultère revenaient infailliblement. Toutefois, ce changement à vue, cette sainte obligée brusquement de passer à un autre rôle, c'était chose risible, et non sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que s'abaisser dans cette grandeur qui était une chute, lever au ciel un œil humilié.

On l'a peinte, je crois, à ce moment. C'est le grand portrait de Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement datés, surtout par l'âge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se jette entre ses genoux. Enveloppée habilement, ne montrant que ce qu'elle veut, elle est mise à merveille, dans une prude coquetterie, un riche noir, inondé de dentelles (est-ce le deuil de la reine?). Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose, pas trop rose, un peu effeuillée, dont les tons semi-violets s'harmonisent fort bien au noir. Elle trône et gouverne (comme reine? ou comme gouvernante?). Ce qui la relève fort, c'est l'humble dépendance de la princesse, l'autorité qu'elle a et gardera dans la famille, d'avoir donné le fouet aux enfants de Louis le Grand.

Elle a la tête assez petite, mais ronde et décidée. Rien de classique. Jeune, on l'appelait la belle Indienne, mais elle dut être plutôt jolie, une miniature créole à petits traits.

Le point noté par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la suite par effort et par volonté; mais de nature elle était variable, sujette à de brusques revirements. Ce visage-là n'est pas sûr. Il ne révèle en rien la bonté, l'intimité douce, l'égalité d'humeur. Il indique plutôt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sèche qu'on voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garçon. Au total, tout est double. C'est le portrait de l'Équivoque.

Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants, plus je sens que les misères de ses premières années, sa situation serrée, étouffée, eurent en elle les effets d'un arrêt de développement. Elle resta à l'âge où la fille est un peu garçon. Elle n'eut pas de sexe ou en eut deux. De là, une certaine masculinité de l'œil et de l'esprit. Elle avait été jusque-là pour le roi un docteur, un prédicateur. C'était comme son directeur, dont il faisait une maîtresse. La sensualité du sacrilége, du plaisir dans la pénitence, dont il avait goûté au jubilé, se retrouvait ici. Sous ses dentelles noires, elle était le jubilé même.

Ce funèbre portrait, l'entrée brusque de cette douteuse figure dans le lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des cruelles exécutions militaires sur les protestants (1683).

Une averse d'édits persécuteurs les avait mis au désespoir. Toutes carrières fermées. La vie même impossible: défense de naître ou de mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et faire requête au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une si grande assemblée, et on les arme.