«Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme, je serais sûr d'être sauvé, et je ne sais pas où je vais...»
Nous le savons, héros! Vous allez dans la gloire, vous restez au cœur de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme Dieu, sont équitables autant que lui, estimant l'œuvre moins sur le résultat que sur l'effort, la grandeur de la volonté.
CHAPITRE XIX
MARIAGE DU ROI ET RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES
1684-1685
Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les assemblées du clergé; c'est qu'il se dit persécuté. Comment? par qui? je cherche en vain.
Sont-ce les protestants qui le persécutent de leur esprit critique? Ils n'ont plus guère envie de rire. Ils ne sont plus l'école qui, d'Orléans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curés, prêtres et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est tombé depuis qu'ils se sont vus découronnés de leur haute noblesse, des la Trémouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de campagne ne désirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, ils les aident même à calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, dans sa masse principale, se compose de commerçants, d'industriels,—peuple hier, aujourd'hui bourgeoisie, qui par l'économie s'est un peu enrichie sous Colbert. Sans clientèles que quelques ouvriers, ils se voient comme perdus dans la foule catholique, qui envie fort leur petite fortune. Serré entre les ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences qu'on suscite en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer, de persécuter ses tout-puissants ennemis.
Ce mot persécuter reste donc une énigme? non. L'explication est donnée par les plus sages catholiques et les mieux informés, les gouverneurs, les intendants. Ils témoignent que, ni pour les mœurs, ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison avec les protestants, ni les prêtres avec les ministres.
Quelques génies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fénelon, dont on parle toujours, quelques évêques habiles, ne constituent pas le clergé. Il faut envisager l'ensemble.
L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de réunion, dit qu'on doit commencer par la réforme des catholiques. Il déplore l'ignorance du clergé en Poitou et en Languedoc (Mém. de Noailles). L'intendant Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la même chose, et s'afflige des mœurs scandaleuses des curés. Le gouverneur Noailles insiste sur les mœurs honteuses du clergé des Cévennes, sur l'ignorance des curés de Languedoc, qui prêchent fort rarement et sont incapables, dit-il, d'instruire le peuple ou de soutenir des conférences avec les ministres. Il demande que les missionnaires rendent compte d'abord à l'intendant, plus capable que les évêques, etc.
Il était arrivé au clergé ce qui arriverait à tout corps puissant qui aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-même, donc n'aurait rien à craindre. C'est que, d'une part, il serait trop grand seigneur pour étudier et travaillerait peu. Port-Royal fermé, l'Oratoire réduit, contenu, il n'y avait de grande école que Saint-Sulpice, qui systématiquement fut médiocre et prudemment stérile. D'autre part, une classe tellement en crédit, dominante, opulente, se gênait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit, mais l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit pas. Ses visites pastorales à ses maîtresses étaient la fable de la ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit le roi pour modérer, étouffer les scandales, pour maintenir au moins dans la décence un corps que ses chefs ne contenaient guère, et pour arrêter, retarder la débâcle de l'Église.
En ce sens, les protestants persécutaient, humiliaient le clergé. Leur vie serrée et régulière en semblait la satire, et celle même des catholiques en général. Le grand trait des mœurs de ce temps, la dévotion galante et la pénitence amoureuse, l'universalité de l'adultère, distinguaient fortement les deux sociétés. La grande France, dévote et mondaine, avait sa bête noire en la petite, chagrine, austère, qui, sans rien dire, contrastait par ses mœurs, importunait de son triste regard.