Madame de Maintenon était-elle la femme douce et bonne qui illumine le foyer d'un rayon de tendre amitié? On l'a supposé. Mais ses lettres font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle était sèchement, tristement judicieuse, et, sous formes discrètes, sournoisement violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux, à régler le menu, à diriger dans le détail. Quant à prendre hardiment le grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence servile (habilement sauvées par l'attitude). Elle était lâche, au fond. Son confesseur, Godet, n'était pas pour la soutenir en face des Jésuites. La médiocrité platement calculée de Saint-Sulpice, dont il était, ce juste-milieu pâle, et sa grossière finesse, ne la fortifiaient guère. Elle devait craindre les Jésuites. Nul doute qu'ils n'eussent préféré une personne tout à fait à eux.

La conscience du roi était-elle paisible? Il avait une femme stérile (dont la stérilité lui comptait beaucoup près du roi). Les primitifs casuistes exigent que l'amour conduise à la génération. Ils y ont renoncé plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait sur cela, faisait la prude encore. Dans ses égarements mêmes, le roi avait suivi la règle et procréé. Ici, converti cependant, près de sa vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il progressait dans le péché.

Et dans ce péché même, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double adultère. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi, image burlesque de l'Amour, était le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de malheur, rusé bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-même se chargea de chasser sa mère de Versailles, et mérita par la bassesse sa monstrueuse grandeur. Dans la détresse du royaume, le roi, pour ses bâtards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et des dieux, glorifia l'adultère, jouit encore de mettre sur l'autel le fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.

Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus l'expiation facile des persécutions protestantes. S'il donnait à ses bâtards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus violents furent employés à cette œuvre pieuse. Beaucoup mouraient. L'extrême éloignement des temples conservés où l'on pouvait baptiser encore, causa aux nouveau-nés mille accidents cruels. Les familles, bravant la mer qui rend si dangereuse l'entrée de la Gironde, allaient les porter à Bordeaux, ou bien à la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils périssaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour à la porte du temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hélas! ils étaient morts, plusieurs gelés au sein. Une lamentation immense s'éleva (il y avait dix mille âmes), tous pleurèrent, et les hommes même. Pas un ne put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots.

Il paraît que la chose fut racontée au roi. On lui dit que des enfants, tirés et disputés entre leurs pères et leurs convertisseurs, avaient eu des membres arrachés. Il fit donner des ordres pour qu'on s'adoucît en Saintonge.

C'est aux protestants mêmes, à leur grand historien, Élie Benoît, que nous devons la connaissance de cette hésitation qui fait honneur à Louis XIV. Les écrivains catholiques, au contraire, nous feraient croire à une dureté inflexible qui n'est nullement dans la nature.

Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas à la violence. Le parlement de Paris, quelque dompté qu'il fût, avait montré timidement son avis, en réduisant à de légères amendes les peines cruelles qu'on lui demandait. Les intendants n'étaient pas d'accord. Deux seulement, je crois, exprimèrent un avis.

L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation, le plus hardi sans doute qu'aucun catholique eût risqué. Les protestants n'ont pas rendu justice à cette tentative généreuse, qui nuisit fort à son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc. Dans ce plan, le dogme voilé était réellement immolé à l'humanité et au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains appuyaient. L'évêque d'Oléron, prélat aimable et tendre aux femmes, qui ne voulut jamais persécuter, dit aux ministres ce qu'eût dit Henri IV, que d'une religion à l'autre la nuance était trop légère pour valoir qu'on se disputât. Les ministres ne le crurent point. Une foi pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui déjà faisait tant de martyrs (cinquante ministres aux galères, en une fois) ne pouvait être ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient jamais accepté, ni les gallicans même. Nicole eut le malheur, en cette même année 84, de publier un livre contre les victimes, fort d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond des galères, les ministres firent encore un appel à la discussion, et Bossuet répondit par un altier mépris à ces hommes livrés aux bourreaux.

Un grand événement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance du clergé et du roi. Charles II était mort, et, contre toute attente, le catholique Jacques II, exclu du trône et pourtant soutenu de l'Église anglicane, était devenu roi d'Angleterre (16 février 1685). Dès le premier jour de son règne, il mendie l'argent de la France. La grande messe de Pâques est pompeusement célébrée à Whitehall après cent vingt-sept ans.

Le clergé de France, assemblé en mai à Versailles, et se sentant si fort, si près d'arriver à son but, tint un langage modéré, demanda peu contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, sans violence, fait quitter l'hérésie à toute personne raisonnable.