Bientôt d'autres ont eu cette révélation. La Visitandine Marie Alacoque, dont j'ai parlé, dans sa vision du Sacré-Cœur qui est à peu près du même temps, sut aussi qu'elle était l'épouse de Jésus. Son abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la différence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le sang par torrent. Madame Guyon n'était qu'une âme; dans le mariage même, elle ne sut pas ce que c'était, mère n'en fut pas moins demoiselle.
Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner nulle figure à Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une étonnante paix.
À travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses très-hautes pour l'émancipation de l'âme. Elle se défie des visions, croit que Dieu ne s'y montre point (V. sa vie, I, 81, 83). Elle se défie des directeurs (Ibid., II, 68), et croit qu'on est bien fou de croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de belles filles de leur confesseur.
N'était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulière plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de Chevreuse le disait à Bossuet: «N'avez-vous pas senti qu'on ne peut être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements?»
Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volontés, elle s'était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le contact lui étaient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le jour. Cependant, si elle était malade, elle subissait l'ascendant de sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendît de l'être; elle guérissait à l'instant.
Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui elle se crut dirigée et qu'elle dirigeait elle-même. Tant qu'il était près d'elle, c'était un saint. Loin d'elle, il s'évanouissait, pour ainsi dire, n'était plus rien. La prison qu'elle supporta très-bien pendant de longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait peut-être été le vrai secret de sa vie) qu'il était éperdu, désespéré d'amour. Elle sourit, et dit: «Il est devenu fou.» C'était vrai, et il mourut tel.
Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l'aimer. Même la vieille fille insolente qui l'avait tant persécutée. Elle l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut, dit-on, de regret.
Une pieuse ligue de dévots l'envoyait à Genève, comptant sur sa séduction. Elle donna en partant son bien à sa famille, se réservant une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute petite fille, et quelques livres, entre autres Griselidis et Don Quichotte. Elle avait été bien longtemps elle-même l'infortunée Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'être en savourant «l'amère douceur des rigueurs du céleste Époux.» Pendant six ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervantès ou ses touchantes Dorothées, réchauffant tous les cœurs, les amusant, les consolant, jetant partout son âme.
Ce qui est curieux, c'est qu'elle se croît très-soumise au clergé; elle veut l'être. Mais les libertés de l'amour divin l'émancipent malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une église. L'église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré ses Torrents. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition. Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon, marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu d'une sainte et suave amitié.
Ce qu'on tolérait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence, elle voyait tout cependant, voyait les mœurs du clergé, et les hontes intérieures du cloître. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les pauvres religieuses à s'affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie.