Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abbé de qualité qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fénelon. Il était déjà mystique et quiétiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des ménagements extrêmes et des contradictions (d'activité passive) qui tombent dans le galimatias. Son Éducation des filles, livre admirable de prudence et d'esprit positif, est visiblement fait pour être, de madame de Beauvilliers, transmis à madame de Maintenon. Ses amis conspiraient pour le faire précepteur de l'enfant royal, et il devait ménager le tout. Élevé tour à tour par Saint-Sulpice et les Jésuites, il conservait un pied ici, et un pied là. Il rendait des respects infinis à Bossuet; il l'avait enlacé, et par lui avait prise dans un troisième parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un homme, si agréable à trois partis, n'y parvenait qu'en restant pâle, effacé, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur féminine, qu'on appellerait énervation, si on la comparait au génie mâle, robuste de Bossuet.

Je le répète, avant 89, par où que je regarde, je ne vois que faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'étincelle; l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre à augmenter l'énervation.

Tranchons le mot. Ils attendaient leur âme. Une âme jeune devait venir qui réchauffât un moment cette vieillesse commune. Que cette âme fût romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on aurait cru que c'était un obstacle dans un monde de sèche convenance. Oui, mais ce fut son charme. Elle eût fait sourire la mort même. Elle donna un moment l'oubli à tous ces cœurs fanés; ils se crurent jeunes encore. Ce moment dura trois années (1689-1692).

Dans mon livre du Prêtre, de la Femme et de la Famille, j'ai parlé des idées de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est l'explication nécessaire. Cent choses, très-peu neuves, qu'on voit dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant sorties de sa situation.

Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de sa mère qui n'aimait que son frère, battue par une de ses sœurs, elle passe au couvent. Mal soignée, laissée seule, dans ses fréquentes maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On la donne à quinze ans à un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade, maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde à vue, et si durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse, ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés à l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa propre maison, nul que la prière et le rêve.

Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut souvent mal à un œil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse.

Sa douceur d'ange était sur son visage, et le cœur fondait à la regarder. Dans un petit séjour qu'elle fit aux Carmélites de Paris, madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme, elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux.

Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils lucides; elle montra une grande capacité d'affaires, dans un moment où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard une vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours enfant.

Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain très-austère, qui vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues années, il lui dit ce mot seul: «Vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est.» Puis lui tourna le dos. «Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie d'amour délicieuse, avec le vœu de n'en jamais guérir.»

Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une étrange nouvelle: «Qu'une voix d'en haut lui avait dit: C'est mon épouse.» Sur quoi, elle s'écrie dans une adorable innocence: «Moi! si indigne, votre épouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!»