Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29 (onze heures du soir), avant le moment où la gangrène si rapide assura de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus tôt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de madame de Maintenon et du bâtard. Depuis, on devina fort bien que cette police elle-même tournerait et ne dirait plus rien. Et, en effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine sécurité. Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas même l'ombre d'un doute.

Ceux qui ont prétendu que le duc d'Orléans travaillait son succès lui-même, qu'il allait la nuit, enfermé dans une chaise à porteurs, s'entendre, au cloître Notre-Dame, avec l'abbé Pucelle et autres jansénistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger. Tout l'attendait, le désirait, comme une rénovation, une délivrance. Soixante-douze ans d'un règne si pesant, que le duc du Maine et madame de Maintenon auraient continué, parlaient assez pour le Régent. Des prisons, tout un monde, enfermé par Tellier, faisaient des vœux pour lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient par lui se relever contre les premiers présidents et contre les princes bâtards. La noblesse, à qui le feu roi avait accordé un sursis pour payer ses dettes, espérait bien sous un prince si bon payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orléans un doux libérateur qui allait alléger l'impôt. Quoi de plus vraisemblable? Orléans, c'était la paix même. Au contraire, le duc du Maine, tout pacifique qu'il fût, malgré lui tournait à la guerre. Seul ou avec le roi d'Espagne, c'était l'âme de Louis XIV, c'étaient ses idées, ses projets, ses dangereuses tentatives pour rétablir le Prétendant, l'imprudence insensée qui, dans les derniers jours, avait risqué la paix, signée à peine à Utrecht, à Rastadt, relancé la France épuisée vers une ruine qui, cette fois, aurait été définitive.

Ce qui pouvait le plus nuire à Orléans, c'étaient ses amis. Lord Stairs voulut assister à la séance du Parlement, témoigner par sa présence de l'intérêt de l'Angleterre pour Orléans et pour la paix. Mais cette bonne pensée, sous une si mauvaise figure, la figure provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, était faite pour tourner tout le monde à la guerre et contre Orléans. D'autre part, Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait brouiller le prince avec le Parlement. Une question était pendante entre les pairs et les premiers présidents, celle du salut (du bonnet). L'âpre seigneur voulait qu'on réglât l'affaire du bonnet avant celle de la monarchie. Orléans le pria en grâce d'ajourner, mais ne put si bien faire qu'à l'entrée même, l'imprudent Saint-Simon, que l'on savait son ami personnel, ne levât ce lièvre fâcheux, ne protestât, n'annonçât qu'Orléans avait donné parole de juger ces usurpations des présidents contre les pairs. C'était tout d'abord nuire au prince, montrer le désaccord de son parti, poser une querelle prochaine entre les amis du Régent, parlementaires et grands seigneurs.

Le premier président, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne bougeait de chez la duchesse, de son petit théâtre et jouait Gilles et Arlequin, leur avait donné bon espoir. Le duc entra d'un air riant et de jubilation, Saint-Simon va jusqu'à dire: «Il crevait de joie!» Boitant, mais non sans grâce, il vit tout, salua profondément, «perçant chacun de son regard.» Le duc d'Orléans, au contraire, fort myope, ne voyant qu'à deux pas, faisait moins bien dans l'assemblée. Il avait (dès l'âge de quatre ans) un œil un peu malade, de plus, le teint rouge, échauffé. Il apportait les codicilles, mais déjà il les violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au Parlement. De là, sans doute, sa contenance un peu embarrassée. Il s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit ensuite que ces écrits étaient contraires aux assurances que lui avait données le roi, «qu'il ne trouverait rien dont il ne dût être content.» Ces assurances avaient été publiques.

Qu'eût pu répondre le duc du Maine? sinon qu'écrivant une chose, et en disant une autre, le moribond avait menti.

Ce qu'Orléans venait de dire de fort, il le gâta par un mensonge, assurant faussement qu'aux derniers jours le roi avait renvoyé à lui, pour les ordres à donner, qu'il lui avait adressé les ministres pour le travail, etc.

Il ajouta: «Il faut que le feu roi n'ait pas compris ce qu'on lui faisait faire (là il regarda le duc du Maine), puisqu'avec un tel Conseil de régence, ma régence à moi serait nulle. La chose touche non-seulement mon droit, mais mon honneur. J'espère assez de l'estime de tous ceux qui sont présents pour croire que ma régence sera déclarée libre, entière...»—Le duc du Maine voulait parler, mais Orléans se tournant vers lui, dit d'un ton sec: «Monsieur, vous parlerez à votre tour...»

Au même instant, partit l'acclamation. On ne put même prendre les voix dans la forme ordinaire. Il fut Régent en pleine autorité, pouvant choisir le Conseil de régence, qui voterait les affaires politiques. Mais toute chose de grâce et de justice était au Régent seul. (Pouvoir embarrassant dont lui-même, obsédé dans tous les sens, souffrit bientôt.)

Encouragé, il passa du testament aux codicilles, et dit que son honneur y était plus blessé encore, sa liberté et sa vie en danger, que le jeune roi s'y trouvait dans la dépendance absolue de ceux qui avaient profité de la faiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce qu'il n'avait pu entendre.—Selon une relation anonyme, il eût été plus loin (échauffé par l'acclamation, ou peut-être d'un peu de vin). Il aurait dit que, «si l'auteur d'un tel conseil était connu, il mériterait un châtiment exemplaire.» Et encore (selon Saint-Simon): «qu'un tel codicille jetterait infailliblement la France dans de très-grands malheurs.» Intimidation violente que l'on n'attendait pas de lui.—Le duc du Maine devint de toutes les couleurs, s'anima, et, par une attaque indirecte, dit qu'ayant l'éducation, il fallait bien qu'il eût la garde de la personne, la maison militaire, qu'il devait en répondre, ayant eu pour cela toute la confiance du feu roi.

À ce mot, Orléans l'arrête... Il connaissait son homme, qui s'aplatit, recule, et qui, au lieu de prendre l'offensive, de parler de défiance, se jette de côté, adoucit, divague. Que serait-il arrivé s'il n'eût été poltron, s'il eût franchement rappelé les bruits sinistres (absurdes, mais si forts cependant) qui avaient rendu Orléans suspect?—Il ne lui fût arrivé rien du tout. On se fût récrié, mais personne n'eût tiré l'épée contre ce coup de poignard; Orléans l'eût reçu en pleine poitrine, ne pouvant entamer une apologie, accepter le rôle d'accusé, ni plaider dans le Parlement qu'il n'était pas empoisonneur. Sa situation devenait mauvaise. Quand il dit: «C'est à moi que la plus grande confiance était due,» plusieurs pensèrent tout le contraire, qu'il était après tout l'héritier de l'enfant et intéressé à sa mort.