À demi-voix on parlait de partage entre les deux rivaux. Saint-Simon approcha, conseilla au Régent de continuer la discussion dans une chambre voisine, et ils y passèrent en effet.—Laisser les juges, s'en aller dans un coin discuter seul, c'était baisser, faire croire qu'il allait s'arranger avec le duc du Maine. Celui-ci s'enhardit. Dans un cercle formé de curieux, de passants, d'officiers, ils se disputent à demi-voix. Chose inconvenante en tout sens. Le Parlement se morfond à attendre. On en avertit Orléans. Il rentre et dit qu'il est trop tard pour retenir la Compagnie, qu'il faut aller dîner. Seulement, puisqu'elle vient de lui confirmer la Régence, il en use pour faire M. le Duc chef du conseil. Il expliquera au Parlement la forme nouvelle qu'aura le gouvernement. Mais, dès ce jour, il compte profiter de ses lumières et il lui rend le droit de remontrances. Tonnerre d'applaudissements.
Il est deux heures. On sort, les deux princes fort diminués, ayant paru pitoyablement faibles, chacun à sa manière, l'un dans sa reculade, l'autre dans la bassesse maladroite de sa finale, ce droit de remontrances rendu là si mal à propos comme payement du matin, comme achat de l'après-dînée! On ne le croirait pas si la chose n'était contée par Saint-Simon, l'ami d'Orléans.
Le duc du Maine, battu par le testament, crut avoir vaincu par le codicille, garder le roi, la force en main. Et en effet, Orléans avait deux fois évité la discussion, quittant le Parlement pour une chambre à part, puis quittant cette chambre même.
Trois courriers, coup sur coup, l'annoncèrent à Versailles, à Villeroi, qui attendait. Et tout Paris le crut aussi.
Orléans, au Palais-Royal, fit venir d'Aguesseau et Joly de Fleury, s'entendit avec eux, et prit du courage en dînant. À quatre heures, il rentra plus ferme, plaça la question sur le terrain même qu'évitait le duc du Maine, dit nettement qu'on ne pouvait laisser un codicille qui rendait celui-ci arbitre de la liberté, de la vie du Régent. Son rival n'avait osé dire que le Régent pouvait faire mourir le roi. Lui, il articulait que le duc du Maine pouvait faire mourir le Régent.
L'affaire, ainsi réduite aux termes d'un combat possible, les prudents s'effrayèrent, et les plus sages mêmes comprirent qu'il n'y avait pas de partage possible entre gens qui pensaient pouvoir être tués l'un par l'autre. Le gouvernement eût été un duel permanent. Ce que chacun eût reçu de pouvoir, n'eût été qu'une arme de guerre.
Le duc du Maine avait une réplique, mais dangereuse; c'était de dire: «Aimez-vous mieux risquer la vie du jeune roi?»
Il y eût eu là sans nul doute un tumulte. Car, on avait dîné, et chacun était échauffé. Il le sentit, et il eut l'air d'un condamné, la mort sur le visage. Il fut respectueux et humble, parla bas. Personne n'écouta, et, d'un élan, on opina, sans même attendre les discours que les avocats généraux avaient préparés.
Le duc du Maine, se voyant tondu, dit Saint-Simon (mais, je pense, content, heureux de vivre encore, de n'avoir que faire de bravoure), parla très-bien, dit avec adresse et mesure qu'il demandait alors à ne conserver que l'éducation, à être déchargé de la garde du roi, à ne plus répondre de sa personne.—«Très-volontiers, monsieur, dit Orléans, il n'en faut pas davantage.» Le pauvre homme resta assommé.
Le Régent, en remerciant, dit que le conseil de Régence serait le conseil suprême où ressortiraient les hautes affaires, que lui-même ne gouvernerait qu'avec l'aide des conseils qu'il allait créer, conformément aux idées du duc de Bourgogne,—qu'aux conseils de l'intérieur et des affaires ecclésiastiques, il appellerait des magistrats qui y porteraient leurs lumières, spécialement sur les droits de l'Église gallicane.