NOTE I.—DE LA SANTÉ DU ROI.

Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phélippeaux, le travail assidu et secret du roi après la mort de Louvois (Dangeau), la connaissance (incontestable, V. Berwick, Macaulay, etc.) qu'il eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela coïncide avec l'époque où Fagon modifia son régime. On l'entrevoit fort bien, quelque peu instructif que soit le Journal des médecins ms., déjà cité aux tomes précédents. Rien de plus uniforme que ce journal. La médecine de ce temps ne s'occupe que d'une chose, l'observation quotidienne des résultats de la digestion. Observation utile certainement, mais impossible alors, dans l'état si imparfait des connaissances. Il eût fallu d'ailleurs l'éclairer par un journal correspondant de toutes les autres fonctions et activités (chasse, promenades, travail, vie intime, etc.). C'est sur un tel bilan complet des dépenses vitales qu'on pourrait raisonner.—Toute l'industrie de Fagon est de faire croire au roi que ses médecins le soulagent d'une prodigieuse quantité d'humeurs fermentées, qu'il rend des vers (chose peu croyable pour cet âge avancé), «de grands vers morts, tués par la médecine.» (1697, 1702, 1704.)—On voit dans ce journal que les séjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d'Angleterre, étaient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, où le roi ne s'épargnait pas et se rendait malade. D'autre part, les jours maigres, il mangeait imprudemment d'immenses quantités de pois qu'il ne digérait pas.—«Je lui fais suivre, dit Fagon, un régime qui eût été trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent épuisant pour le Roi. (1705).»—Dans ce journal, il ne paraît nullement l'homme robuste de l'histoire convenue. On est obligé de prendre pour lui les précautions que demandent les vieillards les plus délicats. En 1702, Fagon avoue ce qu'il niait en 97, que le roi a la goutte. Dès cette époque, et même plus tôt, il le fait suer beaucoup, en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouatés, etc., en lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706). L'année 1704, où commencèrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est celle où l'on commence les fortifiants, par moment le vin d'Alicante, «le rossolis des cinq graines chaudes (1710).»—En 1711, tombe le coup de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n'en mange que plus de petits pois. Là finit le journal. Fagon lui-même est vieux, malade, fatigué. Le reste du gros volume est blanc (voy. le ms de la Bibliothèque).—Il eût été curieux en 1712. On sait qu'à ce moment le roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrêmement, l'épidémie régnante. La duchesse de Bourgogne étant morte, ils se sauvèrent à Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu'ils laissèrent à Versailles et qui les rejoignit pour mourir.

NOTE II.—DIVISION DE CE VOLUME EN DEUX PÉRIODES.—LA PREMIÈRE, DE 1691 À 1705, SOUS L'INFLUENCE EXCLUSIVE DE MADAME DE MAINTENON ET DE CHAMILLART.

Le roi était très-facile à conduire, pourvu qu'on lui fit croire qu'il dirigeait. Le gouvernement personnel fut en réalité celui de deux petites cabales: celle qu'on peut appeler des médiocres (madame de Maintenon, Chamillart, Godet-Desmarais, les sulpiciens, les lazaristes); plus tard celle des dévots, du duc de Bourgogne, de MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est-à-dire de Fénelon et des Jésuites. Cette dernière, écartée d'abord, reprend crédit en 1705, règne en 1709 et jusqu'à la mort du roi.

La première période est relativement modérée.—Le roi désapprouve le zèle excessif du clergé dans la persécution protestante. Il fait interdire la prédication à un Carme qui veut faire communier de force les nouveaux catholiques (mai 88). Il recommande la douceur pour une fille de Metz qui ne s'est pas mise à genoux devant le saint-sacrement et que le peuple a arrêtée (août 1691). Seignelay, en envoyant des ministres aux îles de Sainte-Marguerite, écrit: «Ce sont gens qu'il faut plaindre et traiter avec le plus d'humanité possible.» (29 juin 92.) Pontchartrain modère le lieutenant de police d'Argenson, et ne goûte pas son expédient d'ôter les enfants aux nouveaux catholiques qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi écrit à l'évêque de Luçon, qui demande encore des dragons, qu'il ne faut pas que les ecclésiastiques emploient la violence et les menaces, qu'il faut instruire, etc. (1697). Il désapprouve aussi (Corresp. admin., IV, 386, 408, 428, 447) les Lazaristes, aumôniers des galères, qui faisaient battre à mort les forçats protestants, quand ils ne s'agenouillaient pas à la messe (Mémoires du forçat Marteilhe).—Dans cette période de douceur, le roi ne se dément que pour le vieux duc de la Force, qu'il aime et qui est de son âge; il fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail, j'allais dire son amusement. Il le fait venir, le prêche, l'emprisonne, le persécute consciencieusement. Rien de plus triste que ces vieillards en face; c'est un mort qui tourmente un mort. Le duc, faux catholique, échappe enfin au roi, meurt protestant. Il n'est pas quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la persécute interminablement. (Correspond. admin., IV, 422, 486 passim. Bulletin d'histoire protestante, 1854, p. 229, 478.)

Dans cette période qui commence par la chute de Louvois, l'histoire, comme je l'ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, à Saint-Germain et à Saint-Cyr. Saint-Simon n'y a rien compris. Il ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre l'impie Aman. Il ignore les tentatives d'assassiner Guillaume, autorisées de la cour de Versailles, et que l'auteur d'Athalie idéalise à son insu. Ces dures nécessités d'État qui coûtèrent certainement au cœur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines quiétistes de l'oubli, de l'anéantissement. Mais cette dévotion, tournée vite à la sécheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre la Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonnée de Fénelon, et durement traitée de Bossuet, près duquel elle s'était mise à Meaux, fut ensuite exilée dans je ne sais quel couvent de province, livrée à des nonnes imbéciles, à ses agitations surtout, et à sa dispute intérieure. Bossuet, en vérité, ne répond rien de sérieux à ses objections. Alors, elle périt; ce n'est plus qu'un fantôme, une ombre. Il semble que ce soit celle du siècle qui ne peut arriver à la lumière du XVIIIe. MM. de Noailles, Lavallée, dans leurs ouvrages estimables et très-utiles du reste, me donnent peu là-dessus. Ils ne disent rien d'un point essentiel qui avait fait l'attrait primitif de Saint-Cyr. C'est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes celles qui restaient jusqu'à vingt ans. (Voy. Hélyot, IV, 426, 441.) Phélippeaux et les lettres de Maintenon, Fénelon, Bossuet, me soutiennent dans tout ce récit.

Si j'y suis un peu long, il faut que l'on m'excuse. Là est le fil moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mènent Versailles, sans qu'il y paraisse. Où? aux descentes en Angleterre et au désastre de la Hogue, etc. Où? à cette piété qui, quoique modérée, enhardit l'exagération des furieux prêtres du Midi, et leur fait, par mille vexations inconnues, décider l'explosion du Languedoc.

La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l'ai dit, l'éloquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l'âme même et du peuple et de la contrée, a l'autorité d'un contemporain. Joignez-y la belle carte de M. Chante, professeur au Vigan, les Complaintes, recueillies par M. Voss, etc. On a généralement exagéré l'importance de Cavalier, trop peu apprécié la grandeur de Roland, des véritables camisards. On est très-injuste pour la Bourlie. J'avoue que j'y vois un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d'être trop au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l'Angleterre. Il fut cruellement mis à mort, disons, assassiné, par les ministres anglais. (Voy. Archives cur., XI, 198.)—Un fait peu connu, mais admirable, au grand honneur de la nature humaine, c'est qu'en 1691, cinq villages près de Saint-Quentin furent tellement touchés de la courageuse douceur des martyrs qu'ils voulurent se faire protestants. (Correspond. admin., IV, 433; octobre 1691.)—D'autre part, rien de plus choquant que la démoralisation qui suivit la Révocation de l'édit de Nantes. Des prêtres, des sergents de police, persécutent des protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses. (Correspond. admin., IV, 439, 455.) Un gentilhomme, nouveau converti, est payé par la police; il rappelle au ministre les services qu'il rend comme espion. C'est dans ce but qu'il reste président du consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement (Bulletin d'histoire protestante, 1855, p. 587.)

On ne sait pas assez qu'à côté des martyrs protestants, il y eut des martyrs juifs, au XVIIe siècle. J'aurais dû, en 1669, donner la belle histoire de Raphaël Lévy, un juif des environs de Metz. On l'accusait d'avoir volé et tué un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne pas venir aux tribunaux du roi et très-facilement échapper. Mais le peuple de Metz, follement irrité, eût massacré les juifs. Le clergé d'une part, d'autre part la concurrence commerciale, poussaient à ce massacre. Lévy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On terrorisa l'intendant royal, en disant qu'il était le receleur de l'enfant, l'ami des juifs. On entraîna le Bailliage, qui lui-même terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put résister au mouvement populaire, à la fureur des prêtres, des femmes, etc. Et Lévy fut brûlé. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (Archives israélites de MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignorées, t. II et III, articles de M. Terquem.)

NOTE III.—LA SECONDE PÉRIODE.—LE MINISTÈRE OCCULTE. 1705.—L'INFLUENCE DOMINANTE DU DUC DE BOURGOGNE, DES AMIS DE FÉNELON ET DES JÉSUITES. 1706-1715.