La grande et difficile affaire en ce volume était de bien dater, de dater l'histoire intérieure, dont personne n'a donné les époques, de marquer où commence, où finit telle influence dominante. Dangeau date soigneusement le menu, l'extérieur et surtout l'inutile. Les autres n'y suppléent nullement. Saint-Simon suit sa passion, néglige l'ordre du temps, les causes et les effets. Il est d'ailleurs nombre de faits qu'il ne veut pas voir. En vain lui demanderais-je l'époque principale du règne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixée, selon moi, fixée par le rapprochement d'un nombre immense de faits secondaires ou minimes, mais qui disent beaucoup par l'ensemble:
Le règne exclusif de madame de Maintenon a commencé, je l'ai dit, à la mort de Louvois, qui en balançait l'influence (1691). Mais, à partir de la discussion sur la succession d'Espagne, où sa petite duchesse, son élève, sa fille adoptive, nourrie à Saint-Cyr, se déclara contre elle pour qu'on acceptât la succession, elle connut la dangereuse enfant et elle compta avec elle. L'enfant était la reine; le mariage venait d'être consommé; elle était adorée de toute la famille pour qui elle s'était déclarée dans cette affaire d'Espagne contre madame de Maintenon. Celle-ci fit, comme pour la Révocation et pour bien d'autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla hardiment pour son père. Elle lui obtint la confirmation du mariage d'Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l'éloignement de Catinat que le duc de Savoie haïssait et craignait. Il ne tint pas à elle, plus tard, qu'on ne brisât Villars pour une prétendue insulte au duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue, traînant après elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulévrier, Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d'elle, et le roi, fort blessé de ces légèretés, se refroidit (1705).
D'après cela, je circonscris son apogée en cinq années, 1700-1705. Elle resta aimée et influente, mais non pas exclusivement.
Qui profita de ce changement? Personne ne l'a su, personne ne l'a dit que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n'est pas seulement le plus grand écrivain de l'époque, il est ici l'historien le plus instructif.
Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps, 1705. Il en parle longtemps après, mais de manière à constater que la chose commence en 1705.
Ce fait, c'est le ministère occulte de M. de Chevreuse, à qui Chamillart et les autres ministres de madame de Maintenon durent rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes, dut très-secrètement donner avis au roi.
Quel avis? Non pas du seul Chevreuse, mais l'avis d'une trinité qui de plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour près de son grand-père.
Ceci après Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d'en haut, sacrifia ce qu'il gardait de défiance contre les amis de Fénelon, les amis des Jésuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l'aida beaucoup. Le roi, personnellement blessé des chansons, des risées qui poursuivirent son petit-fils, lui revint tout à fait, à lui, à la petite cabale, inspirée de Cambrai, reçut d'eux en 1709 son ministre et son confesseur, et, dès lors, sans partage se donna aux Jésuites.
Le respect perd l'histoire. Personne n'a osé exposer franchement cela, dire la part odieuse de Fénelon à la triste affaire de la Bulle et au règne de Tellier. Tous semblent avoir dit: «Quel dommage de gâter une si belle légende, qui concilie la religion, la liberté, la philosophie! Il vaut mieux supprimer les dix dernières années de Fénelon, laisser croire qu'il fut tolérant.» Sur ces belles raisons, beaucoup des plus sages et des nôtres ont fait comme Rousseau, qui n'a pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fénelon, s'attendrit, pleure à chaudes larmes.
Pour moi, je crois devoir distinguer les époques, et les tendances différentes d'un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu'il y eut d'élevé, de grand, de délicat, dans ce charmant esprit. Je ne méconnais pas tant de belles pages, inspirées de l'amour des hommes. Je ne le déclare pas durement un hypocrite, comme Bossuet (Ledieu, ann. 1700, p. 242). Le Télémaque (quoiqu'une œuvre bâtarde et de décadence) ne me paraît pas mériter le jugement si sévère de l'évêque de Meaux: «Il le jugea écrit d'un style efféminé et poétique, outré en toutes ses peintures, indigne d'un chrétien, plus nuisible que profitable,» etc. (Ibidem, p. 12.)