Pour pénétrer dans ces deux caractères, il ne faut pas s'en tenir à leurs ouvrages théoriques, à leur admirable duel où ils furent si grands écrivains. Il faut, comme je l'ai dit, les comparer au fonds, au plus intime, dans la direction. Là, Bossuet gagne beaucoup. Il est plus fort, plus simple, moins raffiné. Sauf quelques mots imprudents d'amoureux mysticisme (comme en laissent échapper tous les prêtres qui écrivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut; sa direction est mâle, de grand bon sens. Il veut que sa pénitente (la Cornuau) travaille et lise l'Écriture. Il ne lui permet de se faire religieuse que pour être chargée des affaires de la communauté. Il regarde la communion comme la ressource suprême dans les troubles de l'âme. Il ne la prodigue pas comme Fénelon et les Jésuites.

Tout cela, au reste, même dans Bossuet, est fort malsain. Fénelon montre très-bien combien la direction énerve, amortit, sans calmer. Il dit (vers 1700): «Je suis dans une paix sèche, obscure et languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir jamais... sans vue d'avenir en ce monde, avec un présent insipide et souvent épineux... C'est un entraînement journalier. Cela a l'air d'un amusement par légèreté d'esprit et par indolence.—Le monde m'apparaît une mauvaise comédie qui va disparaître, et je me méprise encore plus.» (Lettre 256; ann. 1700.)

Il dit encore vers cette époque (lettre 194): «... Je ne puis expliquer mon fonds. Il m'échappe. Il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après... J'agis beaucoup par prudence et arrangement humain... Vous n'avez point l'esprit complaisant et flatteur comme je l'ai... J'ai eu autrefois une petitesse (humilité) que je n'ai plus...»

Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable à cette époque, il sortit de cette paix sèche en écrivant contre les jansénistes, en s'associant à l'intrigue des Jésuites. Tout ce qu'il écrit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de Cambrai finit par donner au roi, à la France, ce désolant fléau, Tellier!

Persécutés pour jansénisme, les gallicans, Noailles, demandent qu'on persécute les protestants. Cet archevêque, de lui-même doux et charitable, sollicite pour que les nouveaux catholiques, après leur long supplice d'hypocrisie forcée, ne puissent mourir en paix. «Le roi a trouvé sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal Noailles pour que les curés préparent de bonne heure les malades à la mort. Il en fera une ordonnance pour le royaume.» (1707.) Correspond. admin., IV, 295.

Ceci en 1707. Mais en 1709 (avénement réel des Jésuites et du duc de Bourgogne), la persécution commence franchement en Languedoc. Frappant contraste! En 1700, le roi avait décidé qu'on ne pouvait forcer les convertis d'appeler les médecins (catholiques), et en 1712 il renouvelle la barbarie sauvage d'exiger que le médecin vienne et force son malade de faire ses dévotions, sinon, le laisse et par là le trahisse!

Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent combien le bon petit prince perdait toute sa bonté, dès qu'il s'agissait des huguenots. Il leur reproche amèrement de ne pas vouloir contribuer aux dépenses des églises catholiques. On apprend au Conseil que des catholiques de Saintonge ont brûlé la maison d'un huguenot (t. II, p. 104); le roi et le duc s'attendrissent, mais pour les brûleurs, et ne peuvent s'empêcher d'applaudir.

NOTE IV.—L'ANNÉE 1709.—MALPLAQUET LA REINE ANNE, ETC.

La grande face du temps est horrible; et c'est elle surtout que j'ai dû marquer fortement. Mais l'on aurait péri si cette face eût été la seule. À travers tant de misères et de sottises, on ne peut nier que l'excès des maux ne provoque de très-beaux éclairs. En citant de mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n'en ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime, c'est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot à Villars arrache des larmes: «Panem nostrum quotidianum,» etc. Il n'y avait de pain que de deux jours l'un. On n'en donnait qu'à la moitié de l'armée qui était en marche. Étonnante révélation de la France qu'on croit si violente! L'année 1709 ressemble à 93. Mais il y a une grande différence: 93 eut un drapeau; 1709 n'en avait pas. Ceux de 93, le matin des batailles, au défaut de pain, avaient la Marseillaise. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du Chant du Départ. Hélas! 1709 avait le souffle à peine, et point la force de chanter.—D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais les hommes n'y combattaient pas. C'était la Justice éternelle.

Au nom de la justice aussi, j'ai dû faire ressortir tout ce qu'il y eut de bon, d'humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la pauvre reine Anne. Il n'est nullement prouvé qu'étant si bonne anglicane, elle ait voulu donner l'Angleterre à son frère, à un catholique; mais il est certain qu'elle eut horreur du sang; qu'elle voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la France, morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah, j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M. Moret, dont l'important ouvrage a été heureusement achevé (et très-bien) par M. Saillant.