NOTE V.—SUR SAINT-SIMON, VOLTAIRE, ETC.

On me reprochera des lacunes. Je répondrai: «Il le fallait.» C'est au prix de grands sacrifices que j'ai pu dégager cette unité cachée que les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me dérobaient sans cesse. Contre un Dangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu'il est difficile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à l'histoire le secours et l'obstacle, son guide, son tyran, Saint-Simon.

Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis sans résistance. Sa force hautaine et colérique m'imposait ses jugements. Il m'a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui, j'ai passé par plus d'une phase. Je l'ai adopté, critiqué. Je l'ai aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c'est que j'ai pu enfin acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté.

J'en sais le fort, le faible. S'il a écrit longtemps après, c'est sur les notes qu'il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes, encore de l'émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste. Et souvent, par un noble effort, il l'est contre sa passion. Par exemple, après un portrait haineux, désolant, de Villars, après force chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout: «que ses plans étaient bons, et l'exécution admirable.»

Saint-Simon se croit gallican. Il s'intéresse à Port-Royal. Et il est ami des Jésuites. Il les défend contre Noailles qui voulait les chasser à l'avénement de la Régence. Il est dans de bons termes avec cet horrible Tellier, qu'il qualifie un scélérat. Étrange aveu d'inconséquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fénelon, il ne l'est pas moins de leurs adversaires, le chancelier Pontchartrain.

Son plus grave défaut, c'est d'étendre, enfler, exagérer de petites choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à la cabale de Monseigneur, qui n'aboutit à rien! Quelle abondante et puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d'Orléans de sa maîtresse, et préparer par là le mariage de sa fille, déplorable et sans résultat! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour à tour regarde par un bout ou par l'autre, mais presque toujours pour grossir l'infiniment petit.

On a noté ses injustes sévérités (il n'est pas éloigné de croire que M. de Noailles est un empoisonneur!) Mais on n'a pas noté assez ses excessives indulgences, non moins déraisonnables. Après avoir flétri les turpitudes de Vendôme, il exalte Conti qui avait les mêmes vices, et il le compare à César. Rien de moins exact que ses jugements sur le duc de Bourgogne, qu'il veut faire croire impartial pour les Jésuites dans l'affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave, la secrète assistance qu'elle donna toujours à son père.

L'abrégé brillant de Voltaire n'a pas peu contribué aussi à fausser nos idées. Il écrit de mémoire, d'après ses souvenirs de jeunesse, les récits légers, hâbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV, faible pour les Jésuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne comprend rien à leur affaire des cérémonies chinoises, prend leur friponnerie pour une tolérance philosophique. C'est la maladie de nos pauvres philosophes d'être souvent trop doux pour l'ennemi. Rousseau est pitoyable sur Fénelon, qu'il ne connaît pas du tout. Chose étonnante, je trouve la même faiblesse chez nos modernes. On verra combien, au XVIIIe siècle, ces légendes d'Henri IV, de Fénelon et du duc de Bourgogne entravèrent les idées, retardèrent les réformes. De nos jours, tout cela subsiste. Une ornière s'est creusée de redite en redite, et elle se creuse encore par l'excessive modération des nôtres, leur excès d'impartialité. Il m'a fallu une sorte de violence pour en tirer l'histoire qui restait là.

On se plaindra de ne plus reconnaître les visages auxquels on était accoutumé. Qu'y puis-je? C'est par des faits certains, des dates précises, que j'ai effacé la légende. Ses effets indirects étaient incalculables pour consacrer, perpétuer le faux, l'idolâtrie.

NOTE VI.—SUR LA MARINE ET LA GUERRE.