Le noir Paris d'alors, tout prosaïque qu'on le suppose, concentrant, refoulant en lui le grand poète, avait fortifié son infériorité, ses tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit Andromaque, Iphigénie et Phèdre, dans l'humide rue Saint-André-des-Arts. On sait sa pénitence, son mariage, autre pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit stérilisé dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes sœurs, lui firent la mélodie d'Esther. Enfin, montant plus haut, dans l'austérité pure, il trouva le sublime: c'est la tragédie d'un enfant.

Si l'enfant eût rempli la pièce de son péril, l'intérêt eût été très-vif; on n'eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d'un bout à l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l'auteur d'impiété s'il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente. Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne périclite, qu'un miracle tranchera tout,—donc, que l'enfant ne risque guère.

Esther avait été lue d'avance à madame de Maintenon de scène en scène, et il en dut être ainsi d'Athalie. Elle craignait. Elle ne voulait plus y être prise. On resserra à l'excès le seul rôle qui intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l'enfant, l'enfant ne parut presque pas.

Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, où le roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait qu'à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte apparition, on ne ferait pas la dépense d'emmener la cour. Donc, pour la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon. Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'était le meilleur de l'amour. Mortelle fut l'inquiétude de la dame, mortelle sa haine de Louvois.

C'est la dernière campagne de Louvois, son chef-d'œuvre, un suprême coup de désespoir. Du fond de la détresse publique, tout s'enfonçant sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui faisait face à l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois encore ce que la France était sous sa violente main.

La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes, avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie, s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le siége, et pour l'armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars pour cette guerre à coup sûr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l'incendient. Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l'Europe le prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entouré.

Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L'effet de surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue n'empêchait pas qu'il ne fût faible comme chef de ce corps discordant, mal organisé, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille langues, mais n'arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui était un peu ralliée par la peur d'une descente. Mais les habiles, frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la bataille qui avait transféré le trône. Guillaume, quoi qu'il fît, ne pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Ils recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient à Jacques en dessous.

La plus complète collection de coquins que j'ai rencontrée dans l'histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque. Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de menteurs, d'intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins, de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au hasard, se trouvent avoir toujours raison.

L'exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon, oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l'offre des lords, comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d'argent, de biens, montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu'ayant fait, il déferait, n'en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de roi. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, le bel Anglais. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine possible, Anne, fille de Jacques, sœur cadette de Marie. Il s'était fait le plan ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne, poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison, l'honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de Guillaume.

Qui donc serait Abner dans la tragédie que l'on préparait? Russell sur mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile. Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte d'Athalie s'accomplît, que Joas fût vengé et que l'arrêt du ciel devînt la leçon de la terre.