Nous possédons un livre intitulé: Récit véritable de l'horrible conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III. Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministère de Louvois, un capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec douceur et sans torture, que l'accusé avoua tout. Publié en anglais, traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si modéré et si judicieux, établit solidement qu'il n'y a pas l'ombre d'un doute.
Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu'était la cour de Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne à peine l'extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s'attriste. C'est pitié de le voir, au prologue de sa Zénéide, s'efforcer d'égayer la longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les songes des Mille et une Nuits. Les nymphes qui passaient et repassaient, c'étaient les robes noires des quarante prêtres et jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la ville. La reine, en pleurs pendant l'expédition, était bien plus en deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame de Maintenon), et la sœur d'Hamilton, madame de Grammont, une beauté déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus entrait en dévotion, sous Fénelon d'abord. Le quiétisme, toutefois, trop subtil, ne prit pas fort à Saint-Germain. La place y était occupée par des choses plus grossières, la religion du Sacré Cœur et la naissance légendaire du prince de Galles. Contre les risées de Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jésuites anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le roman dévot.
Comment Macaulay s'étonne-t-il que Saint-Germain eût maltraité les jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices, qu'il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre qu'on appelait les composants, qui voulaient l'amnistie, un peu de liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d'une telle cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait réussir.
Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain. Elles sourirent à l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: «Si vous me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre.» S'il eût le moindre scrupule, ses Jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré l'esprit.
Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoyé à Versailles, ne put s'adresser qu'à Louvois, factotum des choses secrètes, l'homme d'exécution et qui réussissait toujours. C'était pour le ministre une heureuse occasion de relever son crédit et de se rendre nécessaire. Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne manquât, il avait voulu être au siége, et là son importance, son insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait. L'affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se raccrocher.
Quelle dut être l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie privée où elle était restée n'endurcit pas à ces choses terribles. Elle fut un jour si troublée, dit Phélippeaux, dans une telle angoisse d'esprit, qu'elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon, pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et par sa sereine innocence.
Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C'était un homme doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n'eût pas osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait fallu condamner son ordre même qui n'a guère varié là-dessus, condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques Clément fut un saint, un martyr.
Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois avec Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable contradiction, pour ce service de Louvois, il le détesta d'autant plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que raconte Saint-Simon sans le comprendre.
Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un officier qu'il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et de le traiter brutalement. Il comprit que c'était la dernière goutte qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.
Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à mort. L'apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il était mort empoisonné.