Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un détachement qu'on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liége, y jeta vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre quatre-vingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et d'obstination. Le village de Neerwinden, où il s'était fortifié, fut défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable par la Jarretière qu'il portait et son étoile de diamants. Trop faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore. Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l'une effleura sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au côté de si près qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n'est pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les brillantes charges et l'autre couvrit l'armée anglaise par une fière retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)
Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser la terre. On se battait des deux côtés avec une fureur inexplicable. Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans cause. Les Français, en 90, avaient tué et brûlé en Piémont. Les Piémontais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93, l'armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqué. Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver, l'habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4 octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français protestants, s'y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par rivalité de guerre, par cette émulation féroce qu'on vit dans la guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baïonnette, récemment adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de Savoie, furent égorgés jusqu'au dernier.
La guerre, en mer, n'était pas moins terrible, et le commerce avait cessé. La France avait tout l'avantage d'un pays ruiné, point de marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de matelots inoccupés, donc, grande facilité d'attaque. La misère excessive, les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols (quatre francs d'aujourd'hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate. Je veux dire qu'on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estrées, plus heureux qu'en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos cette énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent, calamité immense. Quelque Français qu'on soit, comment se réjouir de ces grandes destructions de paisibles marchands, pères de famille étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques millions à peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de Ryswick.
Ce qui exaspéra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant Dunkerque, il tenait à grand frais une escadre permanente, et Jean Bart sortait à toute heure.
Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est-à-dire qu'il était Français, d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De longue date, les Bart s'étaient établis à Dunkerque pour se faire pêcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le faire pendre. Mais on n'en prenait guère; ils se faisaient sauter. Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le Renard de la mer.
Il y avait dans ces familles, où l'on ne savait lire, une science étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connaissaient les bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les jours, les heures, les passes très-précises où l'on pouvait parfois voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des tempêtes où personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La mer, dans cette intimité qu'ils avaient avec elle, leur permettait de hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant Marteilhe vit le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris), sauver ainsi la flotte des galères qu'on avait si imprudemment mises dans l'Océan. Par un horrible temps, où l'on ne ramait plus, ce Bart osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de Dunkerque.
Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu'ils firent à l'Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur.
Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à l'école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa férocité. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il alla se donner au grand Ruyter, jusqu'à vingt et un ans. Ainsi, tout jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à Chatham, où il resta tant qu'il voulut. Un tel fait crée des hommes. Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.
C'était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus, une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant, charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu'il le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement vraisemblable. Bart parlait peu, n'écoutait pas, ayant toujours sa guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait, profond. Il savait que c'était là les vraies mines d'or qui soldaient la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'idée fixe de Jean Bart eût été d'y croiser toujours, vers le nord et vers la Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu'on organisât une croisière de légères frégates pour inquiéter, empêcher le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l'Océan des points de ralliement déterminés d'avance. Cruelle idée, mais de génie, qui devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontchartrain opposa d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit réussir l'idée et se l'appropria. Les résultats en furent immenses. On ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés. Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (V. son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs redoutés bâtiments. Forbin montait les Jeux, et Jean Bart la Railleuse. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes de l'abordage et du triple péril d'un combat à mort sans retraite entre la mer et l'incendie. Il paraît qu'il y a là des douceurs, des délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y délectait tellement qu'il allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins terrible. Mais pas un d'eux n'a emporté la gloire de l'Ours du Nord, qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule prit ou brûla sept cents vaisseaux.
Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut payé de bien autre monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi, qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait du cœur, pourtant, la fille de la Vallière, princesse de Conti, pour porter à son père, lui remit une fleur.