Ces coups d'audace et d'héroïsme, le grand succès que Jean Bart eut encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n'empêchaient pas les grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe, mutilèrent Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si Marlborough ne nous eût avertis de cette expédition. Vauban y accourut à temps et écrasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir été sauvé que par l'avis d'un traître.

Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant sur terre. Luxembourg était mort; le roi l'avait remplacé par son ami d'enfance, Villeroi, le brillant, le charmant (toutes les femmes l'appelaient ainsi), irrésistible à cinquante ans. Mais tel il ne fut pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit devant l'ennemi. On pouvait accabler à part Vaudemont, lieutenant de Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, Villeroi l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas même la force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son confesseur. Pendant qu'il songe à son salut, Vaudemont accomplit le sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mauvaise humeur, si, pour une occasion légère, il n'eût cassé sa canne sur le dos d'un laquais. Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient les nouveaux complots contre Guillaume.

Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidité de ses opérations, qu'avant qu'on se fût mis en garde, ses forces (anglaises et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de s'y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. À Versailles, on croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de défendre les places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de reprendre Namur aussi bien que Vauban, naguère, avait su le lui prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se montrèrent dans l'attaque, à travers le fer et le feu, d'une ténacité surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans le château.

Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger, disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi. C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon, avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle. Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet, tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant, pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26 août 1694).

Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.

Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: Description de la Salamandre.

Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume. «L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France). Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et, pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire. Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre. Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout dans l'Église.

Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué, Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il n'en pouvait croire ses oreilles.

Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort. Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'après le meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les désiraient avant.

Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient, l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit, et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques, terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité, qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures. Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les dénoncés.