Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, la reconnaissance de Guillaume. La Chambre des communes supplia celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à l'heure.

Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'Hypothèque générale, la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de cette longue guerre. Nous, nous étions in extremis. Contre l'Espagne même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès. Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole. En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle. Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et firent subir aux femmes la plus infâme exécution.

Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut se soumettre à avaler l'amère pilule, reconnaître Guillaume, promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois royaumes, de n'aider plus ses ennemis ni les conspirateurs (1698).

Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue (1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit seul; on garda l'Alsace.

La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: Rule! Britannia!

CHAPITRE VIII
MISÈRE—DISSOLUTION—LIBERTINS—QUIÉTISTES—ESSOR DU SACRÉ-CŒUR
1696-1700

La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir, sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que ne fit plus tard Mirabeau.

Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie (petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de Boisguilbert. Son admirable livre, le Réveil de la France, précéda de dix ans la Dîme royale de Vauban et les secrets mémoires que Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.

Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative, l'originalité des vues.

Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban, bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa Dîme une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la collection de ses mém. à la Bibliothèque.)