Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.
Les libertins, d'une part, mêlaient une liberté de mœurs abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de penser.
D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient, mais en le dépassant, et vivant au delà.
Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu, étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du christianisme même.
Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.
C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.
Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active, poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.
Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable. On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.
Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet n'eussent cruellement abusé de son silence.
Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon: habile, ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui avaient pour suprême vœu de le garder à Paris, à la cour, de l'y faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait la vérité.