Quoi qu'il en soit, la reine réfugiée ne déplut pas. Elle avait été mariée par le roi. Elle était très-Française, tout autant qu'Italienne. Reçue par lui, elle parla à ravir, ne disputa pas sur l'étiquette, lui dit qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait. Elle était jeune encore relativement à madame de Maintenon; elle intéressait par cet enfant à qui l'Europe faisait la guerre. Elle arrivait touchante, comme une princesse de roman persécutée. Elle n'était que trop romanesque. Elle avait de l'esprit, mais pas plus de bon sens que son mari. Elle le montra par l'accueil excessif qu'elle fit à Lauzun, galant des temps antiques. Ce fat suranné l'éblouit. Elle le prit pour son chevalier. Jacques partagea son engouement. Bégayant, barbouillant, il paraissait comique. Il le devint encore plus quand on sut que sa première visite à Paris avait été pour les Jésuites de la rue Saint-Antoine, à qui il dit: «Je suis jésuite.» Puis il alla dîner chez son ami Lauzun.
Donner à cet homme-là une armée pour retourner en Angleterre, cela semblait un acte fou. Louvois posa la chose ainsi, et résista. C'était bien le moment de s'affaiblir quand on allait avoir toute l'Europe sur les bras! Le frère de Louvois, archevêque de Reims, se moquait hardiment de Jacques: «Voilà un bon homme, dit-il, qui a sacrifié trois royaumes pour une messe!»
Tant que Louvois serait au gouvernail, les jacobites devaient espérer peu. La reine le sentit, et se remit entièrement à l'ennemie de Louvois, à madame de Maintenon. Elle reçut chez elle deux personnes qui lui appartenaient. Elle accepta pour gouverneur de Saint-Germain un M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de madame de Maintenon. Sa femme, longue et sèche, lui servait de police; elle surveillait les dames, les princesses, épiait leur conduite, l'avertissait de tout. Elle put lui répondre de la reine d'Angleterre.
Cela créa l'alliance parfaite des dames, unies contre Louvois. Une machine (dirai-je infernale ou céleste?) pour le faire sauter, fut dressée... dans un lieu pacifique, d'où on l'eût attendue le moins, dans ce doux, aimable Saint-Cyr. On fit porter le coup par la main innocente, d'autant plus dangereuse, des demoiselles et des enfants.
CHAPITRE II
CHUTE DE LOUVOIS—SAINT-CYR
1689
Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint-Cyr même ne se comprendrait pas, si l'on n'en retrouvait l'occasion, l'idée, le germe primitif, dans la vie antérieure de madame de Maintenon.
Peu agréable au roi dans l'origine, elle réussit auprès de lui précisément parce que ses très-réels mérites faisaient un contraste parfait avec les défauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu'elle avait des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des gentillesses de l'aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle, n'aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle était aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d'espèce féline, jolis, dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d'elle avec une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.
Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu'en ses sermons peut-être. Mais cette puissance lui fut retirée après le fameux jubilé de 1676, l'édifiante pénitence dont la Montespan fut enceinte. Madame de Maintenon n'eut pas l'éducation de l'enfant si cher du péché. On aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu'elle ait refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance? Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait pour les enfants de la Vallière.
En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements d'enfants, madame de Maintenon suivit cette méthode, et dans sa famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra dans l'éducation, son élément naturel, entreprit celle d'une Nouvelle catholique. Rien de plus agréable au roi. L'enfant fut bien choisi pour plaire. Il n'y eut jamais rien de si joli, de si gai, de si amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus). C'était le plus parlant visage, dit Saint-Simon; l'ennui était impossible où elle était; on souriait dès qu'elle apparaissait. Madame de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine, était en mer; elle demanda l'enfant à madame de Villette «seulement pour la voir,» et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis réfléchit, calcula, se convertit lui-même.
La petite, qui avait huit ans, légère comme un oiseau, prit son parti fort vite. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux choses, qu'elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu'elle n'aurait plus jamais le fouet. Cette rude éducation durait dans les familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si durement qu'une fois il crut avoir le bras cassé.