Ce fut un rajeunissement pour la dame d'avoir, voltigeant autour d'elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que de choses avaient marqué sur elle! des passions? non, mais des misères et des fatalités. La pauvreté jadis l'avait mariée, l'avait faite la complaisante des grandes dames, même de tel ami, qui, dit-on, la fit vivre; puis vint cette honnête servitude de gouvernante chez madame de Montespan.
Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à vrai dire, un enfant. On fut d'autant plus étonné de voir le roi prendre une personne si mûre. Il aimait beaucoup la jeunesse. Il se prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se rendit justice, et crut judicieusement qu'il trouverait plaisir à protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à Rueil, où sa propre nièce acheva son éducation.
Elle n'aimait pas, dit cette nièce, le mélange des conditions. Elle ne prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets.
Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté encore, si l'on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites. Elles passaient pour cela la visite d'un médecin qui leur en donnait certificat.
Cette maison, transportée chez le roi même, dans son parc (à Noisy, puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis, devait attirer les filles de la noblesse. Car, le roi les mariait. Celles qui restaient jusqu'à vingt ans recevaient une dot, tirée de l'excédant des revenus, sinon du trésor même.
Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou gagnées par Fénelon dans la maison de Paris. Elles arrivaient un peu calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes encore.
Le roi voulut les voir avant même que tout fût organisé (à Noisy, 1684), et cette première impression lui fut singulièrement agréable. Il alla seul et les surprit. Lorsqu'on annonça: le roi! ce fut un coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles, le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur que, toutes curieuses qu'elles étaient, pas une n'osa regarder. Ces tremblantes colombes le touchèrent fort. Il les avait faites orphelines, et la plupart n'avaient de père que lui. La grande obéissance qu'elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi, donné le cœur du cœur, immolé jusqu'aux souvenirs? quel triomphe absolu!... Nul plaisir plus exquis n'eût pu flatter le roi et l'homme.
Tout était calculé, le costume agréable. Les dames, dans un noir élégant, avaient la coiffure à la mode, le visage encadré d'une sorte d'écharpe, nouée sous le menton, mais quelque peu flottante et chiffonnée à volonté, dont on tirait les plus charmants effets. C'était un demi-voile mondain, avant le voile de religieuse qu'elles étaient destinées à porter. Le roi ne tint pas d'abord à exiger ce sacrifice et dit «qu'il y avait déjà trop de couvents.» On n'exigea que des vœux simples.
Le costume des petites, de modeste étoffe brune, se relevait et par le linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis cheveux. Le bonnet seul déplut; il était trop serré et il en faisait des béguines; le roi y fit ajouter un ruban.
Il fit venir Louvois, et il l'envoya, maugréant, pour madame de Maintenon, chercher, choisir, bâtir une maison digne d'une telle fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n'était pas gai. Cependant quand les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand elles entrèrent dans ces bâtiments vastes, ces jardins sérieux, mais non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. Il relevait de maladie (1687). Elles le reçurent, à sa première visite, par un beau chant, qu'avait composé madame Brinon, leur supérieure, et que Lulli avait orné de sa mélodie grave et tendre. C'était le chant célèbre: «Dieu sauve le roi!» que les Anglais nous ont pris sans façon.