Mais ce qui est d'alors, point du tout d'aujourd'hui, c'est que le soldat français savait gré à son général d'être un très-grand seigneur, d'en avoir les allures, les vices, l'impertinence. Il se réglait sur lui. Sous Vendôme chacun était prince. La bâtardise lui comptait fort aussi. La plume blanche qu'il portait en bataille, et, d'autre part, son pesant embonpoint, rappelaient la légende, les amours d'Henri IV et de la grasse Gabrielle.

Au château d'Eu, un grand portrait équestre donne l'homme même. Il monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu'un maréchal-ferrant lui donna, au défaut du sien, pour charger en bataille; lourde monture espagnole, à l'œil ardent, toutefois, forte et propre aux coups de collier. Lui-même est empâté, visiblement de chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi et polisson de Mirabeau (musée Saint-Albin). Tous deux, de leur sang italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime. Chez Vendôme, le regard loustic rappelle aussi le côté gascon et le grand farceur béarnais. Au total, c'est un vieux enfant, un poupart de cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble embarrasse l'esprit: c'est l'énigme d'un nez, spongieux, écourté; triste blessure qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l'aimaient fort, après sa bataille de Villaciosa, à son triomphe le caractérisèrent d'un mot charmant. Tout Madrid cria: «Cupidon!»

Cet enfant gâté de l'armée étalait naïvement et faisait admirer ses vices. Dès quatorze ans, où il fit la campagne de Candie, il vivait à la turque, ou, si l'on veut, à l'italienne. Chose commune alors; mais lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours étaient hardiment affichées.

Quant à ce que raconte Saint-Simon de ses réceptions aux moments où chacun se cache, ce n'est pas en ce siècle une singularité personnelle. Recevoir, en ces moments-là, était chose royale, vieil usage des cours, une faveur des belles et des rois. C'étaient les moments de la grâce, de favorable audience, que recherchait un courtisan habile, sûr d'éprouver moins de refus. (Voyez les chansons de l'époque. Maurepas, XXX, f. III.)

Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendôme fut serf du corps de bonne heure, peu propre à la guerre. Noailles et Saint-Simon le disent. Il était lourd et maladif. Il lui fallait beaucoup de nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quellement, sur les champs de bataille, la vie de son château d'Anet, mêlée de jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai général de la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre où il brillait, semblait moins guerroyer que voyager, pour s'arrêter où l'on mangeait le mieux, surtout pour y dormir. L'auteur des Fables et des Contes, qui lui dédie Philémon et Baucis, pour lui, ce semble, fit ce vœu du néant: «Je le verrai, le pays où l'on dort. On y fait mieux: on n'y fait nulle chose

Le rusé prince Eugène le surprenait parfois, mais non pas à temps pour le battre. Il avait d'éclatants réveils. D'ailleurs, sous un général si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait général en de telles crises, se dévouait. Il faut lire Mirabeau sur son grand-père, qui se fit tailler en pièces à Cassano. L'orgueil de l'armée d'Italie, son mépris pour celle du Nord, son fanatisme inconcevable pour son étrange général, étonnent en ce récit qui dément Saint-Simon.

Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extérieures. Sa constitution admirable ne faiblit jamais. C'était un grand homme brun, nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa généalogie de manière à se rattacher aux antiques Villars du Dauphiné. Mais son indestructible force disait assez sa bonne souche plébéienne. Son grand-père était notaire dans le Lyonnais, et, très-probablement, comme tant de Lyonnais, de race provençale ou gasconne. Son père avait été le plus bel homme qu'on pût voir, aimé de tous, très-brave, recherché pour second aux plus fameux duels, un héros de roman; on l'avait nommé Orondate. Notre Villars n'aimait que les romans, les comédies, les opéras, qu'il retenait, citait à chaque instant. Grand coureur d'actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie, de près d'un siècle, fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle, tout cela détonnait à Versailles, et on l'aurait jugé un comédien de campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides réalités. En jouant le héros, il fut le héros même. Saint-Simon, qui le hait, après l'avoir bien dénigré, est obligé de dire que «ses projets étaient hardis, vastes, presque toujours bons,» et, d'autre part, que jamais homme «ne fut plus propre à l'exécution.» Quel éloge d'un capitaine! Il semble que cela contient tout.

C'est la satire amère de Louvois et de son système de suivre l'ancienneté, qu'un homme si vaillant, si brillant, et toujours en avant des autres, soit arrivé si tard. Il n'était à quarante-neuf ans qu'un officier de cavalerie qui n'avait jamais commandé en chef. Il commençait à l'âge où l'on finit. Son heureuse nature voulut que, jusqu'au bout de cette guerre, dans la suprême crise, il se trouvât toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu'on ne peut comparer qu'à la retraite de Moscou.

Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficultés, le possible, ni l'impossible. Il ne tenait nul compte des distances, ni des saisons. Il voulait, en 1702, que Catinat, très-faible, qui gardait à peine l'Alsace, s'affaiblît, détachât Villars pour s'en aller à cent lieues, devant des armées supérieures, au fond de l'Allemagne, secourir notre faible allié, l'électeur de Bavière. Il voulait que Villars, en octobre, aux premières neiges des montagnes, passât les étroits défilés du val d'Enfer et de la Forêt-Noire, qu'avec les charrois, l'artillerie et tout l'embarras d'une armée, il suivît ces sentiers qu'on ne passait guère que l'été, à pied, tout au plus à cheval.

Passer le Rhin, c'était déjà chose audacieuse et difficile, devant un excellent général allemand, le prince de Bade. C'est ce que Villars hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il était inférieur d'un bon tiers en cavalerie, et l'infanterie (comme partout la nôtre) était formée en partie de recrues. L'infanterie allemande avait en outre l'avantage du terrain, occupant une colline et gardée par un bois. On pouvait parier dix contre un qu'on serait battu. Deux choses animèrent ces novices, Villars, et l'arme nouvelle que personne ne maniait mieux que les Français, la baïonnette, réputée invincible depuis la Marsaille. Ils enlevèrent la colline, en effet, culbutèrent, précipitèrent l'ennemi. Puis, peu habitués à vaincre, ils eurent peur de leur victoire et se troublèrent d'une panique. Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses de la cavalerie allemande, que son imprudent général priva de son artillerie en se jetant devant, l'empêchant de tirer. Nous vainquîmes un peu par hasard. L'armée, sur le champ de bataille, par un grand mouvement populaire, proclama Villars maréchal. Le roi n'eut qu'à le confirmer (octobre 1702).