L'hiver le ramena en Alsace, mais le résultat moral fut grand, et fort à point. Nous étions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait. Bien plus, le duc de Savoie, notre beau-père, se mettait avec l'Empereur pour faire la guerre à ses deux filles (janvier 1703). Les Pays-Bas et la frontière du Nord n'eussent pu être défendus contre Marlborough, si les Hollandais ne l'eussent ralenti.
Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver, pendant que ses officiers se chauffaient encore à Versailles, Villars, avec une armée délabrée, dont un tiers seulement avait des fusils, passe le fleuve près d'Huningue, et le descend sur la rive allemande. À peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gelée commence et le soleil. Le soldat, plein d'élan, de gaieté, traîne ses canons jusqu'à Kehl, une place de Vauban, qui n'en est pas moins forcée en treize jours (10 mars 1703).
Et, à l'instant, sur un ordre précis, pour sauver la Bavière, il fallut entreprendre l'immense et périlleuse traversée de la Forêt-Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu'on la crut impossible. Une partie de l'armée, restée au Rhin, occupait le prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les chemins étroits, passa en onze jours du Rhin aux sources du Danube. On alla souvent à la file, souvent sous des hauteurs où pour nous écraser il eût suffi de dérouler des pierres. Enfin, à Willengen, la rencontre se fit; l'Électeur se jeta dans les bras de Villars.
Qu'allait-on faire? Deux partis se présentaient. L'un qu'on peut dire proprement bavarois. L'instinct, l'amour de la Bavière, c'est toujours d'avoir le Tyrol, le pays bizarre et charmant qui le sépare de l'Italie. L'Électeur pouvait profiter de la stupeur de l'Autriche pour percer le Tyrol, pour donner la main à Vendôme, et revenir avec une force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan était fort chimérique, ne tenait compte ni des difficultés géographiques, ni des antipathies nationales du Tyrol, des vives résistances qu'un tel pays peut opposer.
L'autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (V. ses lettres de cette époque, au tome III de Pelet), c'était d'aller tout droit à Vienne. Le moindre résultat aurait été de sauver l'Italie, d'où l'Empereur tremblant eût certainement rappelé ses troupes. Mais on pouvait en espérer un autre, c'était d'exterminer le monstre, de dissoudre l'empire autrichien. Il semblait condamné. Le sang de la Hongrie, abondamment versé dans les massacres et les supplices, fermentait d'autant plus, et l'éclat ne pouvait tarder. Villars montrait ici un vrai génie divinateur. Il voulait frapper le coup à la mi-juin, et ce fut justement vers le 1er juillet que l'insurrection des Hongrois fit éruption sous Ragotzi. Tout cela était sous la terre. Villars n'en savait rien. La juste haine du monstre l'avait illuminé. Et il y fut fidèle. Plusieurs années après, il eut l'idée de recommencer la partie en se joignant à Charles XII. Mais le temps des grandes choses était passé. On retenait Villars; Charles XII était demi-fou, et ses rusés ministres, payés par l'ennemi, le détournèrent sur la Russie.
Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilité de l'Électeur empêcha tout. Sur un petit échec, ce prince change de projet. Il lui passe l'idée d'aller en Franconie. Puis, il change de nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol. Tout échoua. Le Tyrol allemand arrêta les Bavarois. Et Vendôme, de l'autre côté, trouvait les mêmes obstacles au Tyrol italien, quand la défection de Savoie l'obligea de rentrer bien vite en Lombardie.
Malheur immense pour l'Europe. L'insurrection avait gagné moitié de l'empire autrichien, de la Turquie à la Bohême. L'Empereur, aux abois, en était à acheter des Danois, à employer l'aide désespérée des bandes croates, des brigands serbes.
La France avait deux généraux, Villars, Vendôme, et elle n'en sut que faire. Vendôme, sans direction, laissé à sa paresse, flotta, puis s'amusa à la vaine affaire du Tyrol; puis, la Savoie se déclarant, il eut assez à faire de désarmer ce qu'il avait de Savoyards et d'entrer en Piémont. Villars, abandonné sans secours en Allemagne, ayant en face deux armées, et près même de manquer de poudre, ne se tira d'affaire qu'en gagnant une grande bataille sur les troupes de l'Empire à Hochstedt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharnée, meurtrière, où il tua huit mille hommes, en prit quatre mille.
Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il tirait vers le Rhin et l'Électeur vers la Bavière. Dissentiment complet. On rappela Villars, qui n'en fut pas fâché, ayant, dit-on, beaucoup gagné en Allemagne et pressé de mettre son argent en sûreté. Il eut pour successeur le très-incapable Marsin, et lui-même fut employé, par demi-disgrâce honorable, à pacifier les Cévennes. Le premier général de France, dans une crise si grave, resta enterré là pour faire la guerre à des Français.