Rien de semblable à l'affaire des Cévennes dans toute l'histoire du monde. On a vu une fois le miracle du désespoir.
Rien de pareil dans l'Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se peuvent comparer. Ils n'avaient pas assez souffert. Ils restèrent d'ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient.
Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan vendéen n'était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une révolution qui n'agissait que pour le paysan.
L'explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien simple, ou cruellement partial, pour dire (avec un Brueys) que ce miracle épouvantable fut fait et refait à la main, en 1688 et en 1700, par un fourbe, une tailleuse, etc. Il faut n'avoir rien lu, rien su, ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses populaires se font ainsi. Ah! gens de peu de cœur, comment ne pas sentir qu'elles sortirent de l'excès des maux?
La même horreur revint deux fois, par l'effet monstrueux d'une pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, parla par les petits enfants.—Oui, Dieu, la Justice éternelle.
Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez. L'ébranlement nerveux fut la forme, l'effet, le signe de la chose, non la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents n'osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel.
L'enfant naît juste juge. L'instinct du droit est si fort chez lui, que, quelle que soit l'éducation et la famille, il juge pour les persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d'un juge de Basville) qui criaient pour les protestants.
L'intendant Basville avait dit qu'on raserait les maisons de ceux dont les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou même, pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré, demandaient ce qu'il fallait faire. Le curé disait: «Faites-le jeûner.» Ou bien: «Fouettez-le, comme il faut.» Cela n'empêchait rien, et l'enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante gravité, que très-souvent le père en larmes était transformé tout à coup. Lui-même, méprisant le martyre, commençait de prophétiser.
L'intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à cent lieues de la nature, ne comprenait rien à cela. Il n'imagina autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias d'enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs n'avaient pas cinq ans, furent enlevées et traînées par troupeaux. Les plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la prison d'Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu'ils entrèrent, ces pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l'âme de ceux qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils n'étaient pas malades, n'étaient pas fous, n'étaient pas fourbes. Étaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirèrent avec un mot: «Ce sont, dirent-ils, des fanatiques.» La belle explication! Restait toujours à dire comment ils l'étaient devenus.
Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.