Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le servit bien mieux que n'eût fait aucun ami. Il voyait bien que les moindres propositions d'un peu de tolérance (hasardées par Vauban, Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait faire sa cour et conquérir le ministère qu'en aidant la persécution. On dit à tort qu'elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les nouveaux convertis ne furent plus dragonnés dans les grandes villes, ils restèrent à l'état des suspects de 93, et pis encore, recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l'église, tenus au sacrilége. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés.

Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se crever le cœur, d'avaler (en grinçant) l'hostie, Basville, nullement rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la majorité, l'énorme majorité. Il régnait à Versailles, et il avait l'autorité. De plus, il eut la force armée. On voit (même aux lieux importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des milices.

Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-même le grand valet, sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux, licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils voulaient et l'envoyer aux prisons de Montpellier.

Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c'est sa gaieté étrange, la bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté galante de l'évêque Fléchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand il s'agit des femmes. Nés Français et galants, ces abbés du Midi badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Ils voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C'est l'esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier, d'Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante imagination, dans ces scènes d'horreur, cherche les amourettes, les côtés libertins.

Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal, maître absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était brisé. L'habitude du mensonge et du sacrilége lui faisait endurer bien d'autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans ces bonnes années dont on ne parle pas, pour amener enfin l'explosion de 1702. On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tué, le grand vicaire Du Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d'autres durent en faire autant dans des lieux isolés où ils étaient encore moins en vue de l'opinion!

Du Chayla s'amusait à torturer chez lui, dans sa cave. La torture d'un homme lui amenait les femmes, les mettait à discrétion. Quand, par les soupiraux, les cris du père martyrisé arrivaient à la mère, à la fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et encore, elles n'étaient sûres de rien. Cet homme, racheté si cher, on pouvait le reprendre et l'envoyer à Montpellier. Elles restaient serves du caprice, avilies et désespérées.

Voilà le terrible spectacle que l'enfant avait sous les yeux. D'une part, le sacrilége et le viol de la conscience,—la honte d'autre part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l'enfer dans la famille.

L'enfant vit de paix, d'harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce bouleversement moral? Pour lui, la mère, c'est tout; c'est l'ordre, c'est le monde et c'est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mère hors de sens, éperdue de terreur, menteuse à chaque instant pour le salut des siens, c'est pour lui un tel renversement de toutes choses, que son âme peut y périr. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspiré.

L'enfant du Nord eût succombé. Il en fût resté hébété. Celui du Midi se fait homme. Il prend le premier rôle, devient le chef de la famille, prêche sa mère et relève son père, dit le mot de Dieu et en meurt. Cet atroce prodige d'un nourrisson apôtre est souvent acheté à ce prix.—Il n'importe. Il est fait, le grand pas héroïque. Les parents supportaient, se courbaient et s'avilissaient. Les enfants ne supportèrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante réclamation du Juste et le premier cri de la guerre.

Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voilà encore un côté sombre et désolant de l'affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les récits protestants n'éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des fanatiques. Le seul livre important est une petite compilation confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane, quand la sécheresse génevoise et l'étroit esprit des pasteurs entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre hommage à la vérité. Le Théâtre sacré des Cévennes, ce curieux et terrible livre, le seul débris d'un monde, est écrit dans la froide atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime; prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi, découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu'ils ont vu, mais sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la vérité, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrégent, suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d'un âge si dur! d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura péri pour lui,—hélas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise.