Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son père. Elle craignit, en 1702, la mauvaise humeur du roi, dont la santé s'altérait de nouveau (Journal des médecins), et lui cacha l'affaire des Cévennes, laquelle eut le temps de grandir, tant qu'on y envoya Villars. Elle craignit, en 1704, les manœuvres hardies qui nous auraient sauvés, fit perdre les occasions.

Il faut savoir à fond ce que c'est qu'un gouvernement de femmes. Et, j'entends, de deux femmes; car, à partir de 1700, la petite duchesse influe beaucoup. Deux caractères fort opposés, entre lesquels l'union fut bien moindre qu'on ne l'a dit.

Madame de Maintenon qui l'eut à onze ans, crut l'élever, s'imagina qu'elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et rusée, déjà bien dressée par son père (comme sa sœur la reine d'Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait d'avance parfaitement ce qu'était de naissance madame de Maintenon. Elle l'appelait ma tante, la captait et la caressait, en faisait ce qu'elle voulait. Elle resta tout à fait elle-même, exactement le contraire de la prude, l'opposé de cette secrète personne. Dès douze ans, ou treize ans, elle était maîtresse de tout. Il n'y avait pas moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi jusqu'aux valets, étaient séduits, gagnés, fascinés de sa grâce caressante, de son entrain charmant et de sa très-réelle bonté.

L'ennuyeux palais de Versailles, attristé des affaires, attristé de vieillesse, se mit à sourire malgré lui. Elle remplissait tout de sa gaieté d'enfant, mais d'enfant très-intelligent. Elle entrait (à propos) chez madame de Maintenon, et la forçait souvent de rire. Elle sautait sur les genoux du roi, le caressait, lui tirait le menton. Bien plus, elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le roi n'avait eu, pour les siens mêmes, cet excès d'indulgence. Mais l'enfant était si folâtre, paraissait si légère, qu'on pouvait croire que tout ne serait qu'amusement et n'irait pas jusqu'à l'influence sérieuse.

Le contraire éclata en 1700, à l'occasion du testament de Charles II. Le fond se révéla. Des flatteuses grâces italiennes se détacha la décision piémontaise. Elle prit parti hardiment pour l'acceptation, c'est-à-dire se mit avec Monseigneur et la famille contre madame de Maintenon. Cela paraissait très-français, mais c'était surtout savoyard; elle espérait marier sa sœur à notre jeune roi d'Espagne.

La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait justement quinze ans. Elle éclatait de grâce et d'agréments, divinisée par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne touchait pas terre. Point jolie, elle était pourtant juste au point où fleurit la gentille figure, un peu pouponne, de Savoie.

Au portrait de Versailles, on l'a prise plus âgée, en tâchant de la faire princesse imposante. On a armé ses yeux de hardiesse (royale? ou libertine?). Elle les avait très-beaux, très-tendres et qui promettaient plus d'amour qu'elle n'en aurait eu à donner. Le masque intelligent, comique, est d'un petit bouffe italien, sensuel et facétieux. Les lèvres sont un peu épaisses, mais mordantes, dit Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser.

Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bonté, sa crainte de déplaire, je crois qu'elle aurait été loin. Ces natures molles, de tissus lâches, se dépravent aisément. Ici, sous la femme gracieuse, il y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser.

Enfant, elle était indomptable pour les polissonneries de garçon. Elle se faisait traîner sur le dos, par les pieds, dans les appartements. Plus grande, elle mit à se rappeler tout ce qu'elle avait su de baragouinage des deux côtés des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui, dans son âge mûr, détestait le grotesque, Téniers et Scaramouche, s'amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D'elle, il prenait tout bien. Il fallait qu'on en rît. Madame de Maintenon en riait.

Mais jusqu'où irait-elle dans cette voie scabreuse? La mesure n'était pas la même ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et du Malade imaginaire n'étaient pas au niveau des bouffons de là-bas. Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en maintes choses de nature qu'on n'aurait acceptées ici que dans les jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans cette cour tendue de dignité, que dis-je? dans cette chambre, le saint des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c'était l'audace la plus hasardeuse. C'était un grand coup de partie, à tout perdre ou à tout gagner. Si le roi supportait, goûtait ces choses hardies, ces privautés extrêmes, il était dompté dès ce jour, et madame de Maintenon subordonnée, dès lors fort peu comptée.