On se demande comment, bonne et douce, comme elle était, elle passa ce Rubicon d'audace impertinente qui devait blesser, humilier la respectable dame. Je crois qu'elle fut provoquée. En calculant, on trouve qu'il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son vol (au testament d'Espagne), lui suscita tout doucement une petite concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre amuseuse du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine Jeannette Pincré, qu'elle destinait, disait-elle, à Saint-Cyr, mais qui n'y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette était là (par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup. Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la duchesse, mais qu'elle lui succéda à sa mort, et fit seule leur amusement aux trois dernières années.
Soit par émulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Maintenon, qui la lui avait donnée. Celle-ci, tout en l'aimant, peut-être, n'était pas fâchée qu'elle fît un coup de tête, qu'elle passât une fois toute mesure, choquât le roi et reçût une leçon qui pour toujours la contiendrait.
Il faut lire la scène dans Saint-Simon (ch. 321). Une fois qu'il y avait comédie, la princesse, le dos tourné au feu, se courbant un peu en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d'elle par derrière, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu'on faisait, elle se mit à rire et dit: «Je fais ce que je fais les jours de comédie pour me tenir la tête fraîche; je prends un lavement d'eau.» Le roi rit à mourir. Il ne la gronda point du tout, trouva cela plaisant, charmant. Il n'y vit qu'une naïve liberté italienne, une audace de petite fille (je crois qu'elle n'avait pas quinze ans), et enfin la tendre assurance d'une enfant gâtée qui sait bien que, quoi qu'elle puisse faire, elle n'en sera que plus aimée.
Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cédant à madame de Maintenon dans tant d'affaires sérieuses, il se plaisait en revanche à l'humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez qu'il la trouvait peu amusante, c'est qu'il faisait entrer chez lui par les derrières (uniquement pour causer) des dames spirituelles, comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle naïve, hardie, qui ne ménageait guère la dame régnante.
La petite princesse, en traitant celle-ci sans façon, en se mettant tellement à l'aise avec elle et chez elle, savait ne pas déplaire au roi, flatter plutôt sa malice secrète.
Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait prévoir, c'est que, cela ayant réussi, l'audacieuse recommença, en fit une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le souffrir. Tout le monde le sut bientôt. Les dames imitèrent la princesse; si bien que ce fut une mode, constatée dans la Collection des modes du temps. Cette grande histoire des mœurs qui donne tant de faits précieux (j'y ai montré plus haut l'avénement de madame de Maintenon), représente celui-ci dans une pompe solennelle. Et peut-être, en effet, ce fut le véritable avénement de la duchesse de Bourgogne.
Seulement, le graveur a fait d'une espièglerie une chose théâtrale, impudente et cynique. Chez lui, c'est bien une Italienne, mais de fier profil italien, une dame de majesté royale. Elle est près de sortir, et déjà on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couchée sur un lit de repos, elle montre d'un geste hardi un jeune domestique en grande tenue qui apporte l'objet, et va le remettre aux mains d'une autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l'office de femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l'utilité de la chose quand on va à la comédie ou au bal: «Cela s'appelle un agrément en style de galanterie.»
Un trait peut sembler satirique. La seconde dame est fort parée, assise, donc n'est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente pauvre, une amie inférieure, comme madame Scarron le fut jadis à l'hôtel d'Albret, chez madame de Richelieu, etc., serviable, complaisante à tout faire?
Ce que ne dit pas la gravure, et le plus facétieux, qu'explique Saint-Simon, c'est que, la chose prise, elle la gardait toute la soirée, jusqu'après le souper du roi, allant, venant, siégeant en grande cérémonie. Étrange carnaval dont la malignité riait fort en dessous, de voir la jeune espiègle représenter, trôner entre ces personnages tragiques, le grand roi du grand règne, et la fausse reine, la prude, obligée d'endurer.
Celle-ci se hâta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets.