Elle l'avait fort bien entourée, lui avait donné de sages dames d'honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, comme dames de palais, ses jeunes nièces (Mailly, Noailles). Mais la petite femme était si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne servait à rien. Elle avait des gens qui, pour elle, eussent voulu traverser la flamme. Tel fut son Domingo, un Espagnol, domestique qui ne l'était guère, d'un esprit élevé, orné, qui ne voulut point se marier «pour ne pas se partager.» Elle ne l'ignorait pas et lui en savait gré. Elle morte, il s'alita, mourut.

Madame de Maintenon ne pouvait se fier à des gens qui aimaient à ce point, et moins à ses nièces qu'à d'autres. Elle prit pour observateur une personne froide, sûre, discrète, madame d'Espinoy, princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, père du duc de Bourgogne.

Monseigneur, fort épais et jeune à cinquante ans, de sang et de bêtise, aimait les farces d'écolier, à courir la nuit, berner les gens. Notre étourdie ne manqua pas de se faire son second. Le souffre-douleur qu'on bernait était une dévote grotesque et sale, la princesse d'Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l'hiver, à Marly, fort tard, Monseigneur s'en allait avec la petite duchesse surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose peu humaine, encore moins convenable, qu'une jeune personne courût ainsi la nuit. Ces libertés menaient plus loin, madame de Maintenon ne pouvait l'ignorer.

Madame, mère du Régent, dit avec sa brutalité, que madame de Maintenon trouva son compte à la corrompre. Mot dur, exagéré. Il faut dire seulement qu'elle n'était pas fâchée qu'elle se compromît, qu'elle lui donnât droit de la gronder, de lui dire qu'elle savait tout et de lui faire valoir qu'elle n'en disait rien au roi. La duchesse pleurait, l'embrassait.

Elle était mal mariée. Dans cette cour vieille, le jeune duc de Bourgogne était vieillot, avait l'air d'un abbé. Il avait de l'esprit, du cœur, mais avec une dévotion ennuyeuse, parfois puérile. Il en était fort amoureux, et elle y répondait tant qu'il voulait, mais regardait ailleurs. Tout ce qu'il y avait de jeune à la cour papillonnait autour d'elle, comme d'une flamme. Elle choisit assez tristement, prit un garçon agréable, Nangis, du reste, médiocre, et qui ne monta guère haut. Il fut discret, modeste, convenable. On aimait la duchesse et l'on ne disait rien. Mais elle-même se faisait du tort par sa nature toute en dehors, involontairement provoquante. Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu'on était aimé. Un fat, Maulévrier, d'ambition encore plus que d'amour, osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant le scandale, endura très-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit écrire, ou écrivit, lui envoya une femme de chambre, une madame Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulévrier, en lui donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui serrait à l'écraser. On le fit partir pour l'Espagne, où il fit de même l'amour à la reine. Bref, n'arrivant ni ici, ni là-bas, au but de folle élévation qu'il s'était proposé, le jour même du vendredi saint, il se jeta par la fenêtre. Autre scandale: elle le pleura. Tout cela fit du bruit. D'autres eurent la même pensée, entre autres l'abbé de Polignac. Il n'alla pas bien loin, et cependant tel était ce faible cœur que, le voyant partir, elle se mit encore à pleurer.

Tout cela très-public, et elle croyait qu'on ne voyait rien. Le soir, au cabinet, dans un laisser-aller tout italien, elle se soulageait de ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu'elle appelait mon puits (de discrétion), et qui le matin disaient tout.

Non-seulement madame de Maintenon n'ignorait rien, mais elle était à même d'avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme de chambre ait fait à son insu l'étonnante démarche d'aller chez ce Maulévrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui était très-jalouse, il ne lui fut pas malaisé d'avoir des billets de l'imprudente.

C'était la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle eut des lettres satiriques de la mère du Régent, dont elle l'accabla, l'effraya, jusqu'à la mort du roi.

Une chose résultait de ce très-dangereux système. Madame de Maintenon tenait autour de la duchesse, au cœur de la famille royale, cette madame d'Espinoy et les Lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on sait, toujours un double rôle. Française et Allemande, elle avait ici son intrigue, mais son cœur dans l'Empire. Ses cadets, Guise ou Vaudemont, ont fait plus d'une page noire à notre histoire. Vaudemont, général chez nous, n'en avait pas moins ses enfants généraux sous Eugène. Sa nièce, d'Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la duchesse de Bourgogne, paraît l'avoir été aussi contre la France. Elle avait sa sœur mariée secrètement au dangereux chevalier de Lorraine (l'empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroi, si avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont, Villeroi était tout à jour. La cour, l'armée n'avaient rien de secret. Les Lorrains mandaient tout au chef de leur famille, le duc de Lorraine, qui le mandait au prince Eugène. Maître en intrigues, aussi bien qu'en batailles, celui-ci assistait invisible à tous nos conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de Maintenon. Il la connaissait à fond, cette chambre, si bien close, où tout se décidait. Il en tenait les portes, il l'occupait par ses démons familiers.

Madame de Maintenon aidait à se trahir elle-même. C'est par égard pour les dames lorraines, ses indispensables espions, qu'elle ferma l'oreille aux révélations de Catinat sur ce Vaudemont, agent de l'ennemi. Et, par égard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima les dépêches où le clairvoyant général annonçait la prochaine trahison de son père. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop haïr, si, tout en la grondant et lui reprochant ses écarts, elle ne l'eût servie dans ses intérêts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale cause qui fit rebuter, dégoûter, enfin éloigner du service Catinat, l'homme que le duc de Savoie craignait le plus, l'homme qui l'avait éreinté à la Marsaille, l'homme qui avait exécuté l'ordre de brûler ses châteaux, ses propriétés personnelles; l'homme qui le connaissait, le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on envoya Catinat en Alsace. Là, comme en Italie, on le laissa très-faible, n'ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le perdait près du roi, excédé de sa lenteur. Tout doucement, l'opinion s'établit que ce bon général malheureusement avait vieilli, était usé. On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu'il dut se retirer de lui-même.