Tout notre espoir était en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre La Feuillade, allait le regagner par la prise de Turin. C'était un Villeroi, plus jeune, de souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son beau-père, le piètre Chamillart. Celui-ci osait à peine lui transmettre des ordres. Vauban s'offrit en vain pour le guider dans les travaux du siége. L'étourdi s'en moqua. Il n'avançait à rien, lorsqu'il fut menacé par le duc de Savoie et Eugène, que Vendôme devait arrêter aux fleuves et qu'il laissa passer. La Feuillade vit bien qu'il fallait se hâter, livra trois assauts, où il échoua. Lui-même allait être assailli par l'armée qu'on voyait venir. Le jeune duc d'Orléans, qui avait un grand sens et du coup d'œil, dit qu'il ne fallait pas attendre, mais prévenir, qu'on devait se donner l'avantage du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du siége en dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui était venu au camp un personnage militaire d'autorité, ce Marsin de Blenheim. Il soutint qu'il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie, mais se défendre contre lui, s'il attaquait.

Tout le conseil de guerre qu'on assembla fut pour Marsin.

Le bruit du temps, dont la trace est restée dans des monuments bien légers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et infiniment vraisemblable, c'est que Marsin, ami et confident de madame de Maintenon, apportait la pensée des dames, ses craintes à elle, et surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La première n'aurait pas aimé une victoire du duc d'Orléans; la seconde aurait craint une bataille rangée où l'on aurait peu ménagé son père. Dans l'attaque des lignes, il restait maître de se hasarder plus ou moins. Duclos (très-informé) dit durement que la princesse nous trahissait, informait de tout le duc de Savoie. On a peine à le croire; mais il est bien probable que, dans une si terrible occasion, où il s'agissait de sa vie, elle l'avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin à son départ, lui faire promettre qu'il ouvrirait l'avis le moins dangereux pour son père.

Ce qui est sûr, c'est que Marsin, homme ferme jusque-là, se trouva désorienté, flottant, timide. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est que La Feuillade, qui avait tant d'intérêt au succès, y crut peu et espéra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur la route de France.

Nos lignes, peu élevées, mal garnies de soldats, malgré une vive résistance sur quelques points, furent forcées de côté par le duc de Savoie, de front par Eugène.

L'indiscipline augmenta le désordre, une brigade refusa de marcher. Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d'absurdes, et contre ceux du duc d'Orléans. Celui-ci fut grièvement blessé, Marsin tué.

Eugène et le duc entrèrent à Turin. La Feuillade alors désespère, lève le camp, encloue ses canons, brûle ses poudres, prend la route de France, abandonne toute l'Italie.

Orléans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers généraux qui avaient fait leur main en rançonnant le pays, et voulaient mettre leur gain en sûreté.

Grande histoire, et très-simple. Nous lui avons rendu son unité. C'est la direction qui part du seul Versailles.

On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des événements de cour, ceux du gouvernement féminin, personnel. Les dames y sont les Parques. De leur main délicate elles font la destinée.